[Première partie] [Deuxième partie]
En septembre 2009, Régis Labeaume, le maire de la ville de Québec, a embauché Clotaire Rapaille pour améliorer l'image de la cité. Clotaire Rapaille affirmait avoir déjà travaillé pour d'autres grandes villes et dans une conférence de presse, il a clamé son amour du Québec et raconté comment, alors qu'il était enfant et que son père était déporté en Allemagne pour le service du travail obligatoire, sa mère lui chantait des chansons de Félix Leclerc qui était pour lui « un père substitutif ».
Clotaire Rapaille a alors commencé à se mettre au travail et communiqué ses premières trouvailles : « Pourquoi, les Québécois, vous êtes absolument sûrs d'être accueillants, d'être chaleureux, d'être ouverts à tout le monde, que vous souriez à tout le monde, que vous n'êtes pas comme les gens de Montréal ? Tout ça et, en même temps, vous êtes passionnés par les radios-poubelle, par tous ceux qui détruisent, démolissent. Pourquoi ? […] À chaque fois que je parle de Québec, les gens me parlent de Montréal. Vous ne pouvez pas vous définir sans qu'il y ait Montréal derrière. C'est très intéressant. Je ne porte pas de jugement, mais ça fait partie d'une tension, d'un rapport qu'il faut découvrir. La tension, c'est “est-ce qu'on est ouvert ?” Oui bien sûr, mais on ne veut pas être trop ouvert. On a un truc, une formule, une solution, on ne veut pas la perdre. On n'est pas comme Montréal. […] C'est pas uniquement à Québec, mais on ne m'en avait jamais parlé dans mes autres groupes [de discussion]. Il y a un plaisir dans le masochisme, sinon pourquoi ça marcherait ? Il y a un plaisir à entendre “regardez, on est petit, on n'arrive pas vraiment, on est contre l'argent, on est contre la réussite, on est des porteurs d'eau”. […] Les Québécois aiment éprouver le plaisir de la séparation qui ne se fait pas. Vous êtes un couple sadomaso, et ça va durer comme ça pour toujours. Si vous vous séparez, c'est foutu, on ne peut plus jouer. »
Pour quelques rares Québécois, Clotaire Rapaille a mis « le doigt sur quelque chose », il « a eu le malheur de dire ce qu'il pensait vraiment de cette ville, de dire quelque chose qui fait très mal et qui fait honte aux Québécois, et aussi aux autres Québécois de tout le Québec mais dans une moindre mesure. » Pour la majorité des autres, il devient le « maudit Français que nous détestons tous maintenant » et qu'il faut abattre ; ne leur a-t-il pas lui-même dit : « Vous aimez et haïssez très fort. » Des journalistes se mettent alors à enquêter sur Clotaire Rapaille et sur son curriculum vitæ. Rapaille n'a pas pu entendre sa mère fredonner du Félix Leclerc pendant la Seconde Guerre mondiale, le chanteur étant alors totalement inconnu, même dans son pays d'origine. Il n'a jamais eu d'autres villes comme client direct. Il déclare sur son site avoir travaillé pour Georges Pompidou, alors que sa société a été créée plusieurs années après la mort du président — renseignement pris, il fallait entendre la Fondation de l'épouse de Georges Pompidou ! —, etc. Philippe Dupont, son ami, n'est pas surpris : « Rapaille a une formule très jolie : “Puisque le passé n'existe plus et le futur n'existe pas, autant les inventer.” »
On peut se demander comment un spécialiste du marketing et de la communication aussi fin de Clotaire Rapaille a pu commettre des erreurs aussi grossières. Il me semble que l'on peut avancer deux types d'explications.
D'abord dans notre monde dominé par ORANGE, ce sont les CV non enjolivés qui sont l'exception ! Clotaire Rapaille avait mis à jour le code de villles-États comme Dubaï ou Hong Kong pour le compte d'entreprises privées qui voulaient y investir ; transformer cela en demande de la part de ces cités n'est en ORANGE qu'un péché véniel… surtout dans le monde du marketing. Le maire de Québec confirme : « Dans l'entreprise privée, ce genre de situation a moins d'impact, dans la mesure où ce qui importe ultimement est le résultat final. Mais, dans le domaine public, ces omissions créent des doutes inadmissibles pour les payeurs de taxes. » Peu importe aussi au monde des entreprises centrées en ORANGE, qui sont les clientes habituelles de Clotaire Rapaille, que le code soit agréable ou non à entendre ; ce qui compte, c'est comment agir en fonction de ce code. Les citoyens de Québec n'étaient pas dans cette approche pragmatique et n'étaient pas demandeurs d'une introspection forcée. Clotaire Rapaille n'a pas su percevoir la différence entre le monde de l'entreprise et celui de la politique et de la société civile ; en Spirale Dynamique, on peut parler d'attitude coincée en termes de positionnement OAC.
Ensuite, la personnalité de Clotaire Rapaille a bien évidemment joué. Les spécialistes de l'Ennéagramme définissent pour chaque ennéatype un domaine de préoccupation dans lequel le profil oscille entre les deux pôles d'une dichotomie. Pour le 3, le domaine est la créativité et la dichotomie compétent-bluffeur. Peut-on imaginer plus belle illustration ?
Il sera intéressant de voir comment Clotaire Rapaille va gérer le problème et si, pour lui, la roche Tarpéienne aura été proche du Château Frontenac.
P.-S. : deux précisions pour nos lecteurs non-Québécois. « S'enfarger dans les fleurs du tapis » est la version québécoise de « se prendre les pieds dans le tapis ». Quant au Château Frontenac, c'est le plus bel hôtel de la ville de Québec, un magnifique bâtiment ouvert en 1893 qui surplombe le fleuve Saint-Laurent ; c'est dans cet hôtel, le plus photographié du monde, que Clotaire Rapaille a logé lors de ses séjours dans la ville.
P.P.-S. : Clotaire Rapaille considère que le film La Grande séduction est « rempli d'éléments constituant le code » de Québec. Vous pouvez lire l'analyse en termes d'Ennéagramme que nous en avions fait il y a cinq ans.
Principales sources :
1 – Gaétan Pouliot, "Clotaire Rapaille : la chute d'un bullshitter français en Amérique", Rue89, 14 avril 2010.
2 – Pierre-André Normandin, "Clotaire Rapaille décrypté : un homme et sa légende", Le Soleil, 27 mars 2010.
3 – G. Clotaire Rapaille, Seven Secrets of Marketing in a Multi-cultural World (2nd Edition). Boca Raton (Florida), Tuxedo Production, 2004.
4 – G. Clotaire Rapaille, The Culture Code. New York (New York), Broadway Books, 2006.
mer 14 jui 2004, 05:53