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Aller au cœur de la connaissance
Ce blog ne fait qu'effleurer la richesse et la puissance des modèles qu'il aborde. Sachez en utiliser tout le potentiel avec une formation. Prochains points d’entrée :
Ennéagramme : Bases, les 17 & 18 mars 2012
Spirale Dynamique : Bases, les 24 & 25 mars 2012
Cycle des organisations, les 3 & 4 novembre 2012
À bientôt !
Mercredi 1 février 2012
Échapper à la règle de la morgue (2/3)
La règle de la morgue est particulière aux maras. Aux États-Unis par exemple, l'appartenance aux gangs de rue est une étape de la vie, et l'âge adulte venu, la plupart des membres quittent le gang, même si c'est pour d'autres activités délictueuses. La règle de la morgue a toutefois une fonction positive. Même s'il peut décourager certains jeunes de devenir un homie, le cri de ralliement ¡Hasta la morgue! n'est pas qu'une menace ; c'est aussi un rituel qui renforce la mara et accroît la solidarité en affirmant comme sacrées les valeurs du gang.
S'il n'y avait pas la règle de la morgue, quitter sa mara serait quand même très difficile. Que faire d'autre dans des pays où avoir un travail stable est considéré comme une chance ? Les homies partent avec les handicaps d'un manque de formation et d'un casier judiciaire souvent chargé, sans compter que les tatouages constituent une marque d'infamie qui les signale aux éventuels employeurs, aux policiers, aux milices et à la société en général. De plus nombre d'entre eux ont gagné dans les gangs une ou plusieurs addictions à l'alcool, à la drogue ou au sexe qu'ils ne pourraient plus satisfaire en cas de retrait.
Pourtant, de nombreux jeunes désirent quitter leur mara. Les raisons en sont multiples. Certains désirent fonder une famille. D'autres sont déçus par la vie du gang et son stress perpétuel : « Le gang m'a usé. » Surtout, beaucoup ont peur de la mort. Les homies sont victimes d'un effet boomerang : pour gagner le respect, ils doivent multiplier les violences, et plus ils commettent de violence, plus ils se font d'ennemis et risquent d'être tués. De surcroît, gardant les bonnes habitudes acquises pendant la dictature, la police pratique volontiers le « nettoyage social » : des milices enlèvent, torturent puis exécutent les membres des gangs.
Cependant la crainte de la mort n'est ni nécessaire, ni suffisante pour expliquer les désirs de départ. Au cœur des motivations, nous retrouvons la problématique de ROUGE : la honte.
Même s'il passe une grande partie de sa vie avec les autres membres du gang, le homie n'est pas réellement isolé de son ancien milieu. Il continue à vivre dans le même barrio où il reste proche de sa famille et croise ses anciens amis et voisins. Bien évidemment, ces personnes, qui sont victimes des gangs, lui manifestent directement ou indirectement leur désapprobation. Ainsi la violence ne fait qu'ajourner l'expérience de la honte et sème les graines d'une nouvelle honte.
Une mara est organisée un peu comme une franchise : des gangs locaux, des clicas, adhèrent à une mara et, pourvu qu'ils s'opposent aux clicas de la mara rivale, ils disposent d'une large autonomie. De temps en temps la mort du leader d'une clica donne une chance de pouvoir partir sans trop de crainte de représailles. Parfois le leader n'est pas assez compétent ou motivé pour appliquer la règle de la morgue et éliminer les déserteurs. Mieux vaut cependant ne pas s'y fier.
Il existe une solution intermédiaire : devenir un calmado, un réserviste qui garde ses tatouages, respecte la mystique du gang, hait le gang rival, assiste régulièrement à des réunions de la mara, accepte de participer à des opérations exceptionnelles, et reste en contrepartie protégé par la mara. Le calmado est surveillé : malheur à lui s'il essaye de participer à des opérations illégales en free-lance ou pour une autre organisation.
Il est possible aussi d'émigrer vers un autre pays d'Amérique centrale ou vers el Norte, les États-Unis, mais les gangs étant transnationaux, cette solution n'est ni facile ni sûre.
Que faire alors ? Rudolfo Kepfer, un psychiatre clinicien qui travaille avec des homies en prison ne voit qu'une possibilité : « Les envoyer sur une autre planète. »
À suivre…
Vendredi 27 janvier 2012
Échapper à la règle de la morgue (1/3)
Il y a un peu plus de trois ans, je vous recommandais le film Sin Nombre, passionnante description des maras. Les maras sont des gangs de rue transnationaux qui sévissent en Amérique Centrale, particulièrement au Guatemala, au Salvador et au Honduras où ils regroupent environ 70 000 personnes, essentiellement de très jeunes garçons et des adolescents. Les maras sont bien distincts des cartels de la drogue qui opèrent dans la même zone géographique.
Pendant les années 1960 à 1980, les USA et des multinationales américaines, notamment l'United Fruit de sinistre mémoire, mettent en place en Amérique Centrale des dictatures sanguinaires pour des raisons géopolitiques et économiques. Il s'ensuit des guerres civiles pendant lesquelles les militaires formés par la CIA vont tuer des centaines de milliers de civils ; des centaines de milliers d'autres quittent clandestinement la région et se réfugient aux États-Unis, seul pays du continent où ils peuvent espérer survivre. Sans papier et donc sans espoir de travail légal, ne parlant peu ou pas l'Anglais, de nombreux jeunes entrent dans les gangs latinos locaux ou créent leurs propres groupes en imitant les méthodes des gangs noirs et mexicains.
En 1992, en Californie, a lieu le procès Rodney King, un jeune Noir lynché par des policiers de Los Angeles ; alors que les violences policières ont été filmées et qu'il n'y a donc aucun doute sur l'identité des officiers de police concernés, ceux-ci sont acquittés. Cela provoque six jours d'émeutes à Los Angeles et dans d'autres villes des États-Unis dont le bilan dépasse les 50 morts. Les gangs latinos sont accusés d'avoir joué un rôle majeur dans les troubles, et la police américaine procède à des arrestations massives. Comme en même temps des accords de paix ont été signés en Amérique Centrale, les ressortissants de ces pays sont renvoyés dans leur contrée d'origine alors que la plupart ne la connaissent pas et n'y ont aucun contact — les organisations humanitaires parlent de déportation ! Arrivés dans des pays désorganisés par la guerre civile et où la police et l'armée sont discréditées par leur soutien aux anciennes dictatures, ils reconstituent donc des gangs de rue en important les méthodes violentes apprises aux USA, et en gardant des liens entre eux et avec les gangs américains : les maras sont nées.
Les maras recrutent des enfants des rues extrêmement jeunes, et on connaît bien les critères sociologiques qui poussent à rejoindre les gangs : pauvreté, désintégration de la famille et exclusion du système éducatif. Ils ne constituent cependant qu'une prédisposition et tous les enfants vivant dans ces conditions n'intègrent pas une mara. Certains ne les approchent pas, d'autres sont « sympathisants » pendant quelque temps mais ne franchissent pas le pas de l'adhésion et de devenir un homie.
Cela ne vous surprendra pas si vous connaissez le vMème ROUGE de la Spirale Dynamique : entrent dans une mara les enfants qui ont une problématique avec la honte. Il y a la honte de vivre dans la misère alors que d'autres, et notamment les membres des gangs, sont plus aisés. Il y a surtout la honte de vivre dans une famille où l'abus, la négligence et l'abandon sont la règle. Il y a aussi la honte d'échouer à l'école et plus encore de n'y avoir pas la visite de ses parents lors du Día del Padre et du Día de la Madre, ces jours du père et de la mère où se retrouver seul est une marque au fer rouge dans des pays où la famille et les liens du sang sont révérés.
Comme toutes les émotions, la honte est une part normale de l'expérience humaine qui joue un rôle positif dans la conscience, la modestie et le remords. Normalement, nous vivons des moments de honte et sommes capables de restaurer notre fierté. Mais quand ce n'est pas le cas, notamment quand on se sent totalement impuissant comme ces enfants, la honte ne peut être conjurée qu'en faisant honte aux autres par une attitude de bravade et/ou de violence. La souffrance de la honte chronique est telle qu'un individu est alors prêt à tout pour l'éviter. Il entre alors dans une quête continuelle et toujours insatisfaite de respect. Il s'agit de prévenir le manque de respect des autres en les humiliant avant qu'il ne le fasse : « J'aime humilier les gens parce que les gens m'ont tellement humilié. J'essaye de me venger de tout cela. »
La mara offre à la jeunesse des barrios, les quartiers pauvres, un raccourci vers el respeto. Elle apporte d'abord une solidarité sans faille et devient une famille qui aime et aide : « Quand je suis entré dans le gang, j'y ai trouvé ce que je n'avais jamais eu chez moi : acceptation et soutien. » Par des rituels comme la cérémonie d'entrée dans le gang ou les tatouages, elle crée une identité forte. Elle donne aussi accès à des activités perçues comme réservées à des adultes : port ou possession d'armes, consommation de drogues, sexualité. Enfin surtout, elle permet l'exercice de la violence.
En bonus, tout ceci est visible de ceux qui n'appartiennent pas à la mara. Le gang a ses symboles, son vocabulaire et ses modes d'action, la clecha. Apprendre et manifester la clecha est un moyen de progresser dans le gang et d'obtenir le respect à l'intérieur comme à l'extérieur du groupe.
L'adhésion à la mara ne peut être que totale : « Le gang a toujours un œil sur vous. Le gang sait ce que je fais, où j'habite et ce que je pense. Et parfois, je pense qu'ils savent même ce que je mange. » Un homie loyal n'envisage pas de la quitter : « Quitter le gang, c'est comme perdre son identité. C'est pire que d'être assassiné. C'est une mort sociale. » Et si quelqu'un le souhaitait, s'applique la règle de la morgue : « Le seul moyen d'en sortir, c'est dans votre costume de sapin. »
Dimanche 22 janvier 2012
Le ventre est encore fécond, d'où a surgi la bête immonde
La Seconde Guerre mondiale a vu, en Allemagne, une mobilisation sans précédent de la population : 40 % des hommes, soit 18 millions d'individus, ont dû servir dans la Wehrmacht ou la Waffen-SS. Jusqu'au début de 1945, un million de ces soldats ont été faits prisonniers par les troupes alliées. Dans l'espoir de découvrir des secrets militaires, 13 000 d'entre eux ont été internés dans des camps spéciaux où toutes leurs conversations ont été enregistrées à leur insu.
L'historien Sönke Neitzel et le psychologue social Harald Welzer ont retrouvé et analysé plus de 150 000 pages de comptes-rendus d'écoutes. Le résultat est hallucinant, bien loin des discours politiquement corrects tenus après le conflit. La plupart des soldats racontent avec satisfaction leurs missions :
Budde : « J'ai participé à deux raids aériens, on a bombardé des maisons. »
Bartels : « Tu parles de bombardements stratégiques, comme nous, avec des cibles précises ? »
Budde : « Non, des bombardements au hasard, pour déstabiliser l'ennemi. On prenait la première cible venue, des villas sur une colline par exemple. Tu vois, on les survole comme ça et tout à coup, pssssst, on fond dessus, les fenêtres explosent, le toit s'envole. Une fois à Ashford, sur la place du marché, il y avait un attroupement, des tas de gens, des discours… Bah, je peux t'assurer qu'on les a pulvérisés ! C'est très amusant ! »
[…]
Greim : « Un jour, on a mené un raid sur Eastbourne. On est arrivés et on a vu un château. Apparemment, il y avait un bal ou quelque chose comme ça, en tout cas plein de dames en tenue de soirée et un orchestre. La première fois, on s'est contentés de survoler, mais ensuite on a piqué et tout canardé. Ah ! Mon ami, c'était vraiment le pied ! »
Bien entendu, assassiner des civils n'était pas la seule source de satisfaction ; il y avait aussi la possibilité de les violer :
Müller : « Lorsque j'étais à Kharkov, tout était détruit, sauf le centre. Une ville magnifique, un très beau souvenir. Tout le monde parlait plus ou moins allemand, on l'apprenait à l'école. À Taganrog, c'était pareil, des cinémas superbes et des cafés splendides au bord de la mer. J'étais partout en camion. On ne voyait que des femmes employées au travail forcé. »
Faust : « Merde, petits veinards ! »
Müller : « Elles faisaient les routes, des filles belles à mourir. On est passé devant elles, on les a tout simplement embarquées dans les camions, culbutées et jetées dehors. Tu peux me croire, elles ont fui sans demander leur reste ! »
[…]
Niwiem : « À Paris, j'ai vu nos pilotes de chasse attraper des femmes au milieu d'un bistrot, les coucher sur la table et hop, fini ! »
Les aspects les plus négatifs du vMème ROUGE s'expriment ici. Les chercheurs insistent sur le rôle déterminant de ceux qui exercent l'autorité : « L'Armée rouge n'avait pas grand-chose à envier à la Wehrmacht. […] Les forces anglo-saxonnes, en revanche, se sont montrées bien plus civilisées, du moins après la première phase des combats en Normandie, où elles n'ont pas fait de prisonniers. La violence exercée par une armée au quotidien ne dépend pas des individus qui la composent. Croire à la capacité individuelle de se contrôler serait méconnaître la dynamique psychologique des combats. Bien plus décisive est la discipline insufflée d'en haut. Des crimes de guerre sont commis dans presque tous les conflits de longue durée. C'est l'attitude des chefs à leur égard qui fait la différence : les considèrent-ils et les punissent-ils comme tels, ou pas ? »
Les archives britanniques et américaines donnent aussi une information importante sur la manière dont des hommes ordinaires se muent en tueurs amoraux : « La science s'est toujours demandé à quelle vitesse des hommes en tous points normaux se transforment en machines à tuer. La réponse qui s'impose à la lecture de ces récits tient en deux mots : très rapidement. Pour beaucoup, la phase d'accoutumance dure à peine quelques jours, après quoi ils s'acquittent de leur tâche sans difficulté. » Ainsi se confirme un des points de la théorie de la Spirale Dynamique. Si les conditions de vie le nécessitent, il faut deux ou trois jours pour réactiver un niveau d'existence précédant celui dans lequel nous fonctionnons habituellement. Pour le meilleur ou pour le pire.
Source 1 : Jan Fleischhauer, "Dans la tête des soldats de la Wehrmacht", Books, N° 27, Novembre 2011, p. 62-68.
Source 2 : le titre de ce billet est la dernière phrase de la pièce La Résistible Ascension d'Arturo Ui de Bertolt Brecht.
Dimanche 1 janvier 2012
Panser les plaies
Quelle année ! Les secousses écologiques, économiques et sociales se sont succédé quasiment sans interruption sur tous les continents. La constatation que le monde a besoin de changements majeurs et non d'ajustements — en termes techniques, d'un changement vertical et non d'un changement horizontal — est de plus en plus largement partagée. Le développement du niveau d'existence VERT que j'appelais de mes vœux début 2011 est certes toujours indispensable, mais la seule activation d'un nouveau système de valeurs ne serait pas à la hauteur de l'enjeu.
Le vMème JAUNE ne se contente pas de proposer des solutions nouvelles, comme la sociocratie ; il cherche aussi à réparer les niveaux précédents.
La montée de la pauvreté est telle que BEIGE est redevenu une source de préoccupation excessive, même dans nos contrées se disant économiquement développées : par exemple, selon le Bureau de recensement américain, 15 % de la population du pays vit dans la pauvreté ; 50 millions d'Américains ont eu faim au moins une fois au cours de cette année ; pire encore, se crée du dénuement durable, c'est-à-dire de nombreuses régions où le taux de pauvreté s'est accru régulièrement sur plus de trois décennies.
L'individualisme et le narcissisme ambiants ont aussi créé un besoin criant de guérison de VIOLET et notamment d'une restauration de la réciprocité sociale : en France, par exemple, qu'en est-il de ce fondement de la vie en commun quand les riches entreprises du CAC40 ont un niveau d'imposition 21 % moins élevé que les PME.
Pour ces deux premiers niveaux de la Spirale Dynamique, nous nous sommes fait l'écho, fin septembre, de quelques solutions possibles dans les billets intitulés “Pour une société juste”.
ROUGE ne va pas mieux. Nombre de gens s'estiment traités sans respect et avec mépris par les représentants d'un système social dans lequel ils ne se reconnaissent plus. Alors nous pourrions faire de 2012 l'année de la dignité restaurée. Donna Hicks, qui travaille à l'université de Harvard et a été la facilitatrice de nombreux conflits internationaux, a dressé une liste des dix éléments essentiels de la dignité :
- Acceptation de l'identité : approcher les gens sans les considérer comme inférieur ou supérieur à soi ; les laisser libres d'exprimer leur identité sans crainte d'être jugé ; ne pas avoir de présupposés dus à leur race, leur ethnie, leur genre, leur âge, leur classe sociale, leur religion, leur handicap, etc.
- Inclusion : donner aux gens un sentiment d'appartenance dans toutes les communautés dont ils font partie, et plus généralement dans toutes les relations entretenues avec eux.
- Sécurité : assurer les gens qu'ils sont en sûreté, qu'ils ne seront ni blessés, ni humiliés afin qu'ils puissent s'exprimer sans crainte de châtiment physique et/ou psychologique.
- Confirmation : être pleinement attentif aux préoccupations, aux émotions et aux expériences des gens, et les valider.
- Reconnaissance : apprécier ouvertement les talents, le travail, les idées et les contributions des gens.
- Justice : traiter tous les gens selon les mêmes lois et les mêmes règles, sans discrimination ni injustice.
- Bénéfice du doute : aborder les gens en présupposant qu'ils ont de bonnes intentions et qu'ils sont intègres.
- Compréhension : permettre aux gens d'exprimer et expliquer leurs points de vue, et essayer de les comprendre.
- Indépendance : encourager les gens à agir par eux-mêmes de façon à ce qu'ils se sentent en contrôle de leur vie et qu'ils vivent de l'espérance et de la confiance dans leurs capacités.
- Responsabilité : être comptable de ses actes, notamment si la dignité d'une autre personne a été bafouée.
Si 2012 est une année où nous faisons respecter notre dignité et où nous respectons celle des autres, ce sera certainement l'excellente année que je nous souhaite à tous.
Source : Donna Hicks. Dignity : The Essential Role It Plays in Resolving Conflict. New Haven (Connecticut), Yale University Press, 2011.
Mercredi 21 décembre 2011
Faut que ça saigne
Peter Nirsch, un tueur en série d'exception — plus de 500 victimes —, a subi comme peine une bonne séance de torture, un arrosage des plaies à l'huile bouillante, un passage sur la roue pour lui briser les quatre membres et, pour finir en beauté un écartèlement. Cela se passait à Nuremberg en 1581.
Époque cruelle, direz-vous en pensant peut-être même au vMème ROUGE devant des sévices aussi extrêmes.
Wolfgang Schild, un juriste allemand, a étudié la justice médiévale. Il considère que nous avons une vision « déformée et exagérée » de l'époque. Les condamnations cherchaient à reposer sur des « preuves solides » et ne se contentaient pas de simples présomptions. Cependant pour chercher la vérité, les juges n'hésitaient pas à employer des moyens de pression physiques et psychologiques. Quant aux exécutions, la foule y assistait avec plaisir, mais manifestait systématiquement sa colère lorsque le bourreau faisait souffrir à l'excès le condamné, la définition de l'excès étant en ce temps-là un peu différente de celle d'aujourd'hui…
La douleur infligée au supplicié n'était pas une fin en soi. Il ne s'agissait pas plus de se venger ou de faire un exemple. « Le droit pénal avait pour but d'assurer le salut des condamnés, […] d'apaiser la colère divine, […] et de permettre aux malfaiteurs d'accéder à la vie éternelle. » Cette croyance était suffisamment forte pour qu'il soit fréquent que des accusés réclament d'être torturé « pour prouver leur intégrité ou pour s'assurer une vie dans l'au-delà ».
C'est donc le vMème BLEU, ou la transition rouge/BLEU, qui se manifestait en ces circonstances. Il est intéressant de comparer cette attitude aux sacrifices fait par les Mayas ou les Incas au nom des niveaux d'existence VIOLET et ROUGE : même férocité, même volontariat, mais pour des valeurs profondes différentes.
Source : Frank Thadeusz, "Écartelez-moi !", Books, N° 21, Avril 2011, p. 63.
Jeudi 1 décembre 2011
Contenir le développement de ROUGE (2/2)
Il nous reste à aborder la part de la structure familiale dans la violence et la délinquance des jeunes, notamment de sexe masculin. Même si d'autres structures familiales peuvent peut-être être impliquées, il y a une corrélation bien connue entre ces phénomènes et les familles monoparentales constituées d'une mère et d'un ou plusieurs enfants. Les enfants élevés sans père ont statistiquement plus de risques d'être violents, d'être blessés, d'avoir des problèmes, d'être en échec scolaire ou d'être membre d'une bande à l'adolescence. Une étude australienne a démontré que 80 % des violeurs motivés par une colère déplacée avaient été élevés sans père. En 1999, 80 % des membres de gangs aux États-Unis venaient de foyers sans père. Une étude canadienne, publiée cet été, a suivi 138 enfants de l'âge de 3 à 5 ans jusqu'au début de l'adolescence : les enfants dont le père est absent ont des moins bons résultats aux tests d'intelligence et des problèmes émotionnels plus fréquents, indépendamment du positionnement socio-économique de leur famille.
Le nombre de familles monoparentales augmente régulièrement parallèlement à la délinquance des jeunes. En France, en 2005, selon l'Insee, 1,76 million de familles sont constituées d'un seul adulte vivant avec un ou plusieurs enfants. Dans 85 % des cas, il s'agit de la mère, 90 % même quand les enfants ont moins de 6 ans. 17,7 % des enfants, soit 2,84 millions, vivent aujourd'hui dans une famille monoparentale.
Une corrélation statistique n'est pas forcément une causalité. L'Ennéagramme et la Spirale Dynamique nous permettent de pousser l'analyse un peu plus loin.
Quand un vMème se met en place, ses excès ne peuvent être contenus que par une influence extérieure ou par un frein intérieur venant des niveaux d'existence précédents. Par exemple, des parents centrés en VERT aident leurs enfants à mettre en place un ORANGE sans trop de narcissisme ; un enfant ayant un ORANGE bien développé sait faire entendre et prendre en compte son point de vue dans ses diverses communautés lorsqu'il passe en VERT.
Le développement d'un enfant nécessite la présence d'une figure nourricière et d'une figure protectrice. Traditionnellement, ces rôles sont joués respectivement par la mère et par le père, mais rien n'empêche d'autres personnes de les tenir. Il est toutefois nécessaire que ce soient des personnes différentes qui remplissent ces rôles quand l'enfant est très jeune, car il n'a pas alors le développement cognitif lui permettant de comprendre et gérer des situations où la même personne a les deux attitudes (cf. par exemple les travaux de Gregory Bateson sur la double contrainte et la schizophrénie).
Le lien entre l'instinct social de l'Ennéagramme et le niveau VIOLET de la Spirale Dynamique nous apprend que la figure protectrice joue un rôle déterminant dans le développement d'un VIOLET sain. Dans une famille monoparentale où l'adulte est la mère agissant en tant que figure nourricière et où le père n'est pas impliqué dans l'éducation de ses enfants, le rôle de figure protectrice ne peut donc être tenu que par un autre membre de la famille, oncle ou grand-père par exemple, ou une par une personne extérieure à la famille. Le rôle est sans doute moins bien joué qu'il ne pourrait l'être par le père parce que les contacts entre l'enfant et cette personne sont généralement plus épisodiques.
En l'absence de cette personne, le développement du vMème VIOLET n'est pas suffisant pour créer un sentiment convenable de sécurité. Du fait, VIOLET ne pourra pas jouer son rôle de frein interne aux excès de ROUGE. La figure protectrice est aussi celle qui, de l'extérieur, peut dire à l'enfant quel comportement ROUGE est acceptable et lequel ne l'est pas. Le manque de la figure protectrice touche négativement les enfants des deux sexes, ce qui explique qu'il y ait aussi une augmentation forte de la délinquance des jeunes filles. Cependant, il a un impact supplémentaire chez les garçons qui construisent traditionnellement leur identité masculine en s'identifiant à un homme de leur entourage — cela changera peut-être dans les sociétés dominées par VERT et au-delà, mais traiter ce point serait un sujet à part entière.
Les enquêtes criminologiques vont dans le même sens : le gros des jeunes délinquants est constitué de garçons issus d'une famille monoparentale sans père et n'ayant pas eu par ailleurs un mentor mâle plus âgé. Dans notre monde ORANGE, les familles monoparentales sont très isolées, et ce mentorat n'est que rarement exercé par un proche. Cette situation évoluera spontanément avec VERT où la famille va à nouveau s'élargir : cf. par exemple “Crustacés et coquillages” ou “Familles plurielles”.
Mais que faire en attendant ? A priori, dans nos pays, tous les enfants passent par l'école, et c'est donc le lieu idéal pour leur proposer les mentors peut-être absents de leur milieu familial. Théoriquement.
En France, au 31 janvier 2006, 79,3 % des professeurs des écoles étaient des femmes, ce qui est conforme à la moyenne des pays développés (80 % en 1997 selon l'UNESCO) ; ce pourcentage dépasse 90 % dans les écoles maternelles. 71 % des directeurs d'école sont des femmes. Les femmes sont aussi les plus nombreuses pour les professeurs certifiés (62,9 %), mais deviennent minoritaires pour les professeurs agrégés (49,2 %) et d'université (17,6 %).
Une étude canadienne liste quatre causes à cette surreprésentation des femmes dans l'enseignement primaire :
- le lien complexe entre masculinité et sollicitude ;
- le salaire trop bas et le statut de la profession ;
- le fait que l'enseignement primaire soit une profession à prédominance féminine ;
- la proximité physique avec les élèves.
Voilà des pistes pour une prochaine réforme de l'Éducation nationale…
Revenons aux cinq causes de la montée probable de la délinquance des jeunes citées dans la première partie de cet article. Le constat que j'ai dressé ici n'est pas révolutionnaire. Les personnes dites de gauche ont l'habitude de mettre l'accent sur les raisons socio-économiques du phénomène, là où celles dites de droite sont plutôt sensibles aux raisons familiales et éducatives. L'intérêt de la Spirale Dynamique est qu'en nous forçant à prendre en compte tous les niveaux d'existence, elle nous aide à prendre de la distance avec nos systèmes de croyance et à avoir une analyse plus complète et plus objective.
Source 1 : Philip Zimbardo, "The demise of guys ?" TED, 2011
Source 2 : "Répères et statistiques : les personnels", Ministère de l'Éducation nationale, Août 2006.
Source 3 : Lucie Charbonneau, "Enseigner au primaire : Vision de la masculinité dans un monde féminin", CRIFPE, Mai 2009
Source 4 : Olivier Chardon, Fabienne Daguet & Émilie Vivas, "Les familles monoparentales : Des difficultés à travailler et à se loger", Division Enquêtes et études démographiques de l'Insee, Juin 2008.
Source 5 : Gay Arndt Bradshaw. Elephants on the Edge : What Animals Teach Us About Humanity. Londres (Royaume Uni) ; Yale University Press ; 2009.
Source 6 : Erin Pougnet, Lisa A. Serbin, Dale M. Stack & Alex E. Schwartzman, "Fathers' influence on children's cognitive and behavioural functioning : A longitudinal study of Canadian families", Canadian Journal of Behavioural Science/Revue canadienne des sciences du comportement, Vol. 43, N° 3, Juillet 2011, p. 173-182.
Samedi 26 novembre 2011
Contenir le développement de ROUGE (1/2)
Selon des statistiques du ministère de l'Intérieur, le nombre de délits commis par des mineurs a augmenté de 132,7 % entre 1993 et 2010. La plus forte hausse, consommation de stupéfiants exceptés, concerne les atteintes physiques aux personnes : + 298,6 %. Même dans la catégorie des vols qui progresse beaucoup moins, l'évolution des vols avec violence est la plus importante.
Comme toutes les statistiques, celles-ci doivent être prises avec circonspection. L'augmentation du nombre d'affaires déclarées n'est pas forcément le signe d'une augmentation du nombre de cas réels, mais peut être simplement l'indicateur d'une moindre tolérance de la société face à certains actes. De plus le manque de civilité des jeunes est un sujet de plainte sans doute aussi ancien que l'humanité. C'est devenu un cliché — mais je ne recule devant rien ! — de citer à ce propos les lamentations de Socrate : « Nos jeunes aiment le luxe, ont de mauvaises manières, se moquent de l’autorité et n’ont aucun respect pour l’âge. À notre époque, les enfants sont des tyrans. »
En augmentation ou non, cette problématique est, aujourd'hui comme déjà au temps de Socrate, une expression du niveau d'existence ROUGE. Elle touche principalement les garçons, même si la criminalité des filles est elle aussi en très forte augmentation. Même quand ils ne se livrent pas à des comportements asociaux, les garçons traversent aujourd'hui des problèmes graves déjà évoqués sur ce blog il y a cinq ans : ils ont 30 % de plus de chances de ne pas terminer leurs études que les filles et ne représentent que 45 % des diplômés de l'université, peut-être parce qu'ils ont une probabilité 5 fois plus grande d'être atteint de trouble du déficit de l'attention.
Les garçons touchés par ces phénomènes subissent les conséquences de cinq types de causes, soit en allant du général au particulier :
- Contexte social ;
- Difficultés économiques ;
- Structure familiale ;
- Relations familiales ;
- Patrimoine génétique.
Ces causes ne sont pas indépendantes les unes des autres, mais constituent bien au contraire un système complexe qu'il serait utile de préciser et de cartographier. Par exemple, souvent les difficultés économiques ont un impact sur la famille, d'abord ses relations, puis sa structure qui, à son tour, influe sur la situation économique de la famille ; ou bien un changement de structure familiale se traduit par des difficultés économiques qui modifient les relations familiales ; etc. Il semble donc très improbable que le problème soit soluble en n'agissant que sur un seul de ces paramètres.
Les causes sociales et économiques ont été notamment évoquées dans le billet “Après ROUGE… BLEU” et dans un article publié en 2005 sur notre site consacré à la Spirale Dynamique : “Un outil performant d'analyse des conflits”. Qu'elles ne soient pas rappelées ici n'en diminue aucunement l'importance.
Les trois autres causes posent plus de problème. À part l'indispensable lutte contre les violences conjugales, les relations familiales sont du ressort de la sphère privée, et il est donc difficile d'agir en ce domaine, même si plusieurs auteurs les considèrent comme la cause majeure de la délinquance des jeunes. Il faut dire que les deux dernières explications sont suffisamment politiquement incorrectes pour que beaucoup évitent de les aborder.
La cause génétique est pourtant incontestable. On sait en Ennéagramme que deux profils de personnalité sont plus sujets à des comportements sociaux déviants que les autres. Quant au trouble de l'attention, la part génétique qui affecte le rôle des transporteurs de dopamine est bien connue. Dans ce domaine aussi, on sait que l'influence du patrimoine génétique est probabilité, et non fatalité. Une éducation prenant en compte respectueusement et fermement ces enfants est suffisante pour régler le problème dans la majorité des cas.
Jeudi 27 octobre 2011
Que la défaite est belle !
Hier, l'équipe française ayant participé à la Coupe du monde de rugby est rentrée au pays. Elle a été accueillie triomphalement, reçue avec les honneurs par Nicolas Sarkozy, puis fêtée au cours d'un grand dîner par la Fédération française de rugby. Ainsi la France a pu rejouer une nouvelle fois la partition du perdant magnifique ! Elle manifeste de la sorte à la fois le niveau d'existence ROUGE de la Spirale Dynamique et son type 4 dans l'Ennéagramme.
ROUGE. L'équipe française a perdu contre les All Blacks, mais c'est dans l'honneur puisqu'elle a plutôt bien joué. A contrario, nos passages en quart de finale malgré la catastrophique défaite contre les Tongiens, puis en demi-finale et en finale malgré un jeu médiocre n'étaient pas perçus comme mérités. Les supporters et les journalistes en étaient presque à plaindre les Anglais ou les Gallois dont l'élimination semblait illégitime.
Ennéatype 4. David contre Goliath, l'équipe de France n'était pas favorite et affrontait la meilleure équipe du monde. Elle a pourtant réussi à frôler la victoire : un malheureux petit point ! Mieux, nous aurions peut-être gagné sans des décisions « qui prêtent à confusion et plus encore à discussion » de l'arbitre sud-africain Craig Joubert. Tout est donc conjugué pour générer un sentiment d'être injustement rejeté, et une agréable mélancolie en songeant au but ultime approché, mais non atteint.
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mer 31 aoû 2005, 07:24