[Première partie]
Une société juste se doit donc d'assurer simultanément égalité, équité et réciprocité.
À la base, une société est une entreprise de survie collective. Atteindre ce but est sa « directive première », affirme Peter Corning qui est apparemment fan de Star Trek ! La vie doit être considérée comme une valeur plus forte que la liberté, la propriété ou n'importe laquelle de nos aspirations personnelles et/ou collectives. La première obligation morale d'une société est donc d'assurer la satisfaction des besoins de base de ses membres, et des êtres humains en général. En ce domaine, c'est le principe d'égalité qui s'applique et il n'est pas possible de transiger à son propos.
Cette nécessité a été affirmée par de nombreux spécialistes des sciences politiques, sans qu'il y ait jamais eu un véritable consensus sur une définition et encore moins une liste des besoins de base. Peter Corning propose la définition suivante : « Un besoin de base est un prérequis pour qu'un organisme continue à fonctionner dans un contexte environnemental donné ; la négation de ce besoin réduirait de manière significative la capacité de cet organisme à poursuivre des activités productives, et diminuerait la probabilité de sa survie et/ou sa possibilité de se reproduire. » Cette définition présente plusieurs avantages. Elle est flexible : un besoin de base peut varier par exemple en fonction de l'âge de la vie ou de l'environnement. Elle n'est pas marquée culturellement et peut même s'appliquer à des êtres vivants non humains.
Peter Corning propose alors 14 domaines couvrant les besoins de base : thermorégulation, élimination des déchets, nutrition, eau, mobilité, sommeil, respiration, sécurité physique, santé physique, santé mentale, communication (information), relations sociales, reproduction et soins donnés à la progéniture. Chacun de ces domaines fait l'objet d'une définition précise et peut être mesuré par divers indicateurs.
Ces besoins prioritaires étant satisfaits, le surplus éventuel relève de la règle de l'équité et d'une répartition proportionnelle au mérite. Comme le mot justice, le terme mérite n'a de sens que dans un contexte culturel et dans le cadre d'une relation. Le mérite est défini par « l'effort, l'investissement ou la contribution » d'une personne et doit être récompensé d'une manière socialement acceptable et ne portant tort ni à la société en général, ni à ses membres.
Enfin, au nom du principe de réciprocité, chacun doit contribuer en fonction de ses capacités à l'entreprise de survie collective qu'est la société.
Ainsi, Peter Corning définit ce que pourrait être un nouveau contrat biosocial. Même si Corning propose des mesures de mise en œuvre concrète qui ne peuvent être détaillées ici, ce contrat nécessite un large consensus autour de l'élaboration d'une société juste et ne peut être que « le résultat d'une négociation réellement volontaire entre les parties prenantes sur la manière dont les bénéfices et les obligations dans une société sont répartis entre ses membres ; il définit les droits et les devoirs des parties prenantes entre elles et envers l'État. » Peter Corning conclut : « Au final, une société juste ne peut être atteinte que par une action collective. » Chacun peut toutefois commencer en faisant connaître ces idées et en décidant de vivre soi-même selon les préceptes d'une société juste.
P.-S. : la sociocratie me paraît répondre aux préceptes de Corning d'une société juste. Chacun ayant systématiquement le droit à l'expression de son point de vue et pouvant donner ou non son consentement à toutes les décisions, le principe d'égalité est respecté. Le mode de rémunération reconnaissant l'importance à la fois du capital et du travail récompense chacun selon ses mérites et est donc équitable ; dans la mesure où toutes les personnes ayant contribué à la réussite d'un individu voient leur apport reconnu, le principe de la réciprocité entre individus est respecté. Il en est de même du principe de réciprocité envers la société quand chaque organisation et chaque service définissent leur vision comme ayant un impact positif sur la société en général.
P.P.-S : ceux qui ont lu les travaux du sociologue François Dubet ou le résumé que nous en avons fait dans le billet “Égalités” pourront sans doute faire un rapprochement entre égalité des places et égalité d'une part, et égalité des chances et équité d'autre part.
Source : Peter A. Corning. The Fair Society : The Science of Human Nature and the Pursuit of Social Justice. Chicago (Illinois), University of Chicago Press, 2011.
lun 27 déc 2004, 08:04