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Dimanche 1 avril 2012
Noces de sang
Il n'est jamais trop tôt pour épicer sa vie de couple et lui éviter de sombrer dans l'ennui et la routine. Une solution simple est d'aller célébrer son mariage en Ossétie du Nord, une République du Caucase. Là-bas, on conduit de la manière la plus débridée possible dans le cortège nuptial, puis on exprime sa joie en tirant en l'air, ce qui a l'avantage supplémentaire de chasser les mauvais esprits et ainsi de porter bonheur au couple.
Le vMème ROUGE n'est pas systématiquement efficace, et ces manifestations enthousiastes se traduisent parfois par quelques morts parmi les invités. On ne va quand même pas faire une montagne de quelques dommages collatéraux, non ?
Source : "Et pour le pire", Courrier international, N° 1099, 24 novembre 2011, p. 70.
Mardi 27 mars 2012
39 vend 69, alors que 41 non
En Afghanistan, le nombre 39 a fort mauvaise presse, car il est associé au proxénétisme. On ne sait pas très bien quelle est l'origine de cette superstition. Certains affirment qu'elle est récente et vient d'un proxénète de Kaboul ayant une voiture dont la plaque d'immatriculation portait ce nombre ; d'autres la croient ancienne et liée au système de numérotation adjab.
Avoir un numéro de mobile comprenant le nombre 39 ou habiter au numéro 39 d'une rue est une source de honte. Si on demande son âge à un Afghan ayant 39 ans, il a tendance à dire qu'il est à une année de ses 40 ans. Une voiture d'occasion dont la plaque contient le nombre 39 peut se vendre 40 % moins cher que sa valeur réelle.
Le gouvernement afghan semble avoir du mal à accepter la réalité. Les voitures de Kaboul ont un numéro d'immatriculation à 5 chiffres. L'été dernier, l'administration a commencé à délivrer la série commençant par 39 : une catastrophe potentielle pour 1000 personnes ! Certains ont versé des pots-de-vin d'environ 200 € aux personnels de l'administration pour avoir une autre plaque ; d'autres, comme sur la photo ci-dessus, ont truqué leur plaque en changeant le 3 ou le 9 en 8 à l'aide de peinture blanche ; d'autres encore ont simplement masqué le numéro de la honte !
Décidément incorrigible, le gouvernement afghan a organisé fin novembre dernier une Loya Jirga, une assemblée traditionnelle des chefs et des délégués des tribus, avec 40 groupes de travail. Que croyez-vous qu'il arriva ? Les participants à la commission numéro 39 refusèrent catégoriquement de siéger : « Je ne veux pas retourner dans ma région et me faire traiter de proxénète » affirme un participant ; un autre ne voulait pas que ses proches risquent de se faire « harceler dans la rue, à l'école, dans leur quartier ».
Heureusement, pour le vMème ROUGE, la carte est le territoire. Le groupe 39 a été renommé groupe 41, et l'assemblée traditionnelle a pu discuter de la réconciliation avec les talibans et de l'avenir des relations avec les États-Unis.
Source 1 : Tahir Qadiry, "Afghanistan : New car plates are 39 steps to shame", BBC News, 17 juin 2011.
Source 2 : "Le proxénétisme d'abord, les talibans ensuite", Courrier international, N° 1099, 24 novembre 2011, p. 70.
Mercredi 21 mars 2012
Éthique du vote (3/3)
[Première partie] [Deuxième partie]
Jason Brennan manque d'espérance ! Autant il est convaincu de la justesse de ses analyses, autant il est persuadé qu'elles sont inutiles. D'une part, les personnes qui ont le plus besoin de voter de manière plus éthique sont celles qui sont le moins susceptibles de lire son ouvrage. D'autre part, il lui semble peu probable d'arriver à faire voter les gens de manière rationnelle.
Pourtant une bonne part de ses idées sur le vote est déjà présente dans les élections sans candidat de la sociocratie, comme dans les procédures de consentement.
Toute personne dispose du droit d'appartenir au cercle sociocratique, et ce droit est inaliénable. Dans ce cadre, chacun choisit de participer ou non. La non-participation n'est pas critiquée tant que la personne remplit son rôle dans l'organisation et contribue ainsi au bien commun. Si une personne ne participe pas à une réunion, rien ne lui interdit de le faire à la suivante ; lors d'une élection sans candidat, une personne peut parfaitement s'abstenir au premier tour de groupe et voter au suivant après avoir entendu les arguments justifiant les votes des autres membres du cercle.
Il y a toutefois une différence majeure. Contrairement à nos démocraties où l'impact de chaque vote individuel est négligeable, toute participation est prise en compte en sociocratie et intégrée dans les propositions retenues. Cela change profondément la motivation à participer et le découpage optimal recommandé par Jason Brennan entre participation directe et participation indirecte au bien commun.
Quand une personne participe par une proposition de candidat ou par le refus de son consentement, elle est amenée à justifier son point de vue par des arguments rationnels élaborés par elle-même et/ou avec l'aide des autres membres de son cercle. Une participation sociocratique ne peut se faire que dans le cadre de la recherche du bien commun. D'une part, une objection n'est acceptable que si la personne qui l'émet montre que la proposition étudiée a un impact négatif sur son rôle dans l'organisation. D'autre part, chaque cercle définit par sa vision l'impact qu'il veut avoir sur la société en général. Ainsi, à côté de l'intérêt individuel, le bien commun est pris en compte à deux niveaux, celui de l'organisation et celui de l'ensemble des systèmes auxquels elle appartient. Le critère du « bon » vote de Brennan est ainsi satisfait.
Ce qui n'est donc pas réaliste dans le système électoral de nos démocraties dominées par le niveau d'existence ORANGE de la Spirale Dynamique le devient en sociocratie. Dans nos démocraties actuelles, l'abstention est souvent simple découragement de ne pas être entendu, et nombre de votes sont nuisibles au sens donné par Jason Brennan. En sociocratie, la recherche dans la transparence de la satisfaction combinée des intérêts de l'individu et du bien commun permet une abstention ou un vote intelligents par la mesure lucide de sa compétence, comme de son désir et de sa possibilité de contribuer.
Source : Jason F. Brennan. The Ethics of Voting. Princeton (New Jersey), Princeton University Press, 2011.
Vendredi 16 mars 2012
Éthique du vote (2/3)
Si le vote est facultatif, il y a alors, selon Jason Brennan, une obligation morale à ne pas voter « mal ». Il est préférable de s'abstenir plutôt que de polluer la démocratie avec un mauvais vote. Voter « mal », c'est voter pour une politique nuisible, ou pour un candidat susceptible de mettre en œuvre une politique nuisible, voire même voter par erreur pour un « bon » candidat en espérant qu'il conduise une politique nuisible. Une personne ne sera donc réputée avoir bien voté que si elle a une justification épistémique de son vote, c'est-à-dire s'il est justifié pour elle de croire qu'elle a voté pour un candidat ou pour une politique qui promouvra le bien commun. Les causes les plus fréquentes d'un vote nuisible inexcusable sont des croyances immorales, l'ignorance ou l'irrationalité.
Le même enchaînement moral est fréquent dans notre vie quotidienne. Personne n'est obligé de devenir parent, d'apprendre à conduire, ou d'exercer la chirurgie. Cependant toute personne qui le fait doit absolument se montrer responsable dans la pratique de cette activité. Cela n'implique pas une perfection irréaliste. Un chirurgien, par exemple, peut commettre une erreur, mais pas si celle-ci est la conséquence d'une négligence.
Il va sans dire, mais mieux en le disant, qu'il n'est pas question pour Jason Brennan de restreindre le droit de vote, mais seulement d'inciter chaque votant potentiel à une réflexion morale et politique sur l'impact de son vote.
Jason Brennan estime qu'une personne a l'obligation de ne pas s'engager dans une activité nuisible à la collectivité quand cela n'implique pas pour elle un coût personnel excessif. Une personne qui ne vote pas est dans cette situation. Certes l'abstention peut aussi avoir un impact négatif : il est possible que la cohésion sociale soit d'autant plus forte qu'il y a de votants ; on peut imaginer qu'une personne qui vote est amenée à s'intéresser au bien commun et à devenir un meilleur votant ; etc. Brennan estime toutefois que les bénéfices de la réduction du « mauvais » vote sont supérieurs à ses coûts.
Jason Brennan trouve acceptable le vote stratégique qui consiste, en tenant compte du vote probable des autres, à voter pour quelqu'un qui n'a pas notre préférence dans l'espoir d'atteindre nos objectifs préférés. Pour lui, ce type de vote est moralement recevable s'il ne fait pas courir à la société de risques excessifs et s'il peut donner un meilleur résultat en termes d'atteinte du bien commun.
Enfin Jason Brennan ne voit pas d'objection morale absolue à vendre ou à acheter des votes, tant que le principe de base de recherche du bien commun est respecté : s'il est moralement acceptable de voter pour quelqu'un gratuitement, il l'est tout autant, selon lui, de voter en étant payé ou de payer quelqu'un pour voter ainsi. Prenons un exemple. Supposons que Jean soit une personne pleine de vertu civique qui contribue largement à la société par son métier et sa participation à des associations. Quand Jean vote, il le fait en conscience, après s'être informé et en choisissant ce qu'il pense être la meilleure option pour le bien commun. Très occupé par ses autres activités, Jean a décidé de ne pas voter à un prochain référendum. Y a-t-il un mal à lui proposer 500 € pour voter, sachant que s'il les accepte, il votera comme d'habitude de manière renseignée et éthique ?
Jason Brennan ne dit pas pour autant que la vente des votes devrait être légalisée, entre autres parce qu'il n'y aurait aucune garantie que le commerce des votes serait fait de manière éthique.
*–*–*–*–*
Jason Brennan constate que de nombreuses personnes sont en désaccord avec ses idées, voire choquées par elles, sans toutefois être capable de développer un argumentaire rationnel pour les réfuter. Si vous êtes de ceux qui le désapprouvent, vous devriez commencer par lire son ouvrage : il est probable que vos objections y soient déjà traitées. Si ce n'est pas le cas, Jason Brennan sera ravi d'échanger avec vous.
Dimanche 11 mars 2012
Éthique du vote (1/3)
Une élection contribue à rendre un gouvernement meilleur ou pire, et donc à rendre la vie des autres meilleure ou pire. Un vote ne peut donc pas être considéré uniquement comme un choix personnel. C'est un acte qui nous engage au-delà des frontières étroites de notre ego. Cette réflexion est un truisme, mais combien se livrent vraiment à une réflexion éthique sur leur vote ? Et sur l'acte même de voter ? C'est à cette dernière que nous convie, dans son dernier ouvrage, Jason Brennan, professeur de philosophie morale et politique à la Brown University (Rhode Island).
Dans nos démocraties, trois présuppositions sont assez largement partagées à propos du vote :
- Voter est un devoir civique qui s'impose à tout citoyen.
- Tout vote fait de bonne foi est moralement acceptable. À tout le moins, il vaut toujours mieux voter que s'abstenir.
- Il est intrinsèquement immoral de vendre et d'acheter des votes.
Avant de poursuivre votre lecture, il pourrait être intéressant que vous preniez quelques instants pour clarifier votre position à ce propos.
Jason Brennan analyse en détail dans son livre ces trois présuppositions et l'ensemble des arguments habituellement utilisés pour les justifier. Au final, il les considère toutes les trois inexactes.
Tout d'abord, il étudie et réfute les arguments traditionnellement avancés pour justifier l'obligation du vote, en s'attardant sur les trois principaux :
- Les citoyens doivent s'impliquer pour aider à produire et maintenir un ordre social juste assurant un niveau de bien-être satisfaisant. Le vote est nécessaire pour faire cela.
- Les non-votants profitent indûment des bénéfices d'une bonne gouvernance, un peu comme quelqu'un qui ne paye pas ses impôts et profite pourtant des infrastructures de la société.
- La vertu civique est une vertu importante, et voter est un moyen essentiel pour pratiquer cette vertu.
Brennan s'oppose à ces raisonnements en proposant une définition nouvelle de la vertu civique.
Pour lui, la vertu civique est ce qui fait d'une personne un bon membre de la communauté, quelqu'un qui contribue au bien commun, c'est-à-dire qui promeut les intérêts de la plupart des membres de la communauté sans blesser les autres membres, ou au moins sans les exploiter. Dans nos sociétés, il y a plusieurs moyens d'être un bon citoyen. Certes l'action politique est une méthode, mais de nombreuses activités considérées comme privées sont tout aussi positives pour la société : être un artiste, un employé consciencieux, un chercheur, un dirigeant d'entreprise, etc. Pour beaucoup de gens, ces activités sont un meilleur moyen que le vote d'exercer la vertu civique. Supposons qu'une personne découvre un vaccin contre la malaria et ne vote jamais de sa vie. Cela en fait-il un mauvais citoyen ? N'a-t-il pas plus contribué au bien commun que beaucoup de gens ayant participé régulièrement aux élections ?
Il est tout aussi erroné d'ignorer le rôle de la politique dans la création du bien commun que d'ignorer le rôle des autres activités. Nous vivons dans un monde de division du travail et personne n'est complètement autonome. Un grand réformateur politique, disons Martin Luther King Jr., n'a pu l'être que parce qu'il y a d'autres citoyens qui ont produit de la nourriture, des vêtements, des maisons, des routes, des moyens de communication, etc. qu'il a utilisés. Tous ces citoyens ont une part de contribution indirecte à son œuvre, et il serait profondément injuste de la nier.
Jason Brennan estime alors que pour chaque personne, il existe un découpage optimal entre sa participation directe et sa participation indirecte au bien commun. Pour certains, cela signifie mettre l'accent sur la participation directe, pour d'autres sur la participation indirecte, et pour la grande majorité des gens trouver un équilibre personnel entre les deux, ce qui peut impliquer de voter de temps en temps mais pas systématiquement.
Mardi 6 mars 2012
Marivaudage
Nous avons évoqué maintes fois ici la montée du vMème ORANGE en Inde : cf., par exemple, “Sari ORANGE”, “VIOLET vieillissant en Inde” ou “De la poussière sur la Spirale”. La transition vers un nouveau niveau d'existence ne se fait quasiment jamais au même rythme dans tous les contextes de l'existence. Les jeunes Indiens ont découvert ORANGE dans leur vie professionnelle, mais beaucoup d'entre eux ne savent pas encore comment procéder dans des domaines plus personnels.
Traditionnellement en Inde, les mariages étaient arrangés par les parents — c'est encore le cas dans 90 % des unions —, et il n'était pas question d'avoir des relations amoureuses hors de ce cadre. Aujourd'hui, « les jeunes sont de plus en plus nombreux à vouloir sortir avec quelqu'un pour ne pas être un looser. » Mieux, ils « ne craignent plus les démonstrations d'affection en public, même dans les petites villes, où on les voit désormais s'embrasser dans la rue ».
Mais comment séduire ou donner un baiser quand rien dans notre culture ou dans notre éducation ne nous y a préparés et ne nous a donnés des modèles comportementaux ?
Eh bien, c'est simple, on « cherche à s’informer un peu partout ». La première source est bien sûr le cinéma de Bollywood. La télévision est aussi une aide : sur la chaîne hindiphone UTV Bindass, l'émission de téléréalité Superstud se taille un joli succès en montrant 13 concurrents qui tentent de séduire une femme au moyen d'exercices et de discussions.
Le nec plus ultra est de recourir à un coach. Ceux-ci se multiplient, et il en est de même des écoles de séduction, comme la Real Man Academy à Bombay où les étudiants peuvent apprendre à embrasser avec des éducatrices expertes et où ils reçoivent « un manuel très complet avec des présentations multimédias, des modèles anatomiques et des jeux de rôle interactifs ».
Source : Arpita Basu, "L'école des bourreaux des cœurs", Courrier international, N° 1093, 3 novembre 2011, p. 44.
Jeudi 1 mars 2012
Le Myanmar en couleurs et plus (4/4)
[Première partie] [Deuxième partie] [Troisième partie]
Ennéatype. Trouver l'ennéatype du Myanmar paraît complexe au premier abord tant le poids de la religion en VIOLET, ROUGE et BLEU y est fort et semble masquer toutes les autres expressions de la culture birmane.
Cependant ce point constitue en fait un indice, surtout quand on compare le pays à ses voisins d'Asie du Sud-Est aux conditions de vie proche. Le poids de la spiritualité y est certes important, mais quand même beaucoup moins élevé qu'en Birmanie, et le domaine du type 9 vient alors à l'esprit. Ce profil est confirmé par d'autres indices.
Les Birmans pratiquent le bouddhisme d'une manière presque excessive qui n'est pas sans évoquer la narcotisation, comme s'ils commençaient quelque chose et continuaient sur la lancée sans pouvoir jamais s'arrêter. En dehors de l'exemple des feuilles d'or mentionné dans l'article précédent, on citera :
- Le temple Thanbodday contient plus de 582 000 statues de Bouddha et 815 petits stûpa.
- Sur le site de Boddhithataung, au pied du deuxième plus grand Bouddha debout du monde, le projet de planter 1000 banians abritant autant de statues de Bouddha a largement été dépassé.
- Dans la grotte de Pindaya, on trouve plus de 9000 statues de Bouddha.
- La pagode Kuthawdaw est entourée de 729 stèles d'albâtre sur lesquelles est gravé le Canon bouddhique.
Dans plusieurs temples, comme au monastère des chats sauteurs, on nous a montré des collections d'autels ou de meubles que faisaient les moines.

Dès le début de notre voyage, notre guide nous a prévenus que certaines ethnies parlaient plus fort que d'autres : « Ils ne sont pas en colère, ils parlent fort. La vraie colère, ce n'est pas ça. » Au cas où nous n'aurions pas bien intégré le message, il nous a été répété à chaque fois qu'une voix forte retentissait : « Ce n'est pas de la vraie colère. » Je me souviens en avoir vu une vraie : un ouvrier sur un chantier s'est mis à crier et a jeté violemment son outil sur le sol ; ses collègues sont restés pétrifiés et muets, détournant le regard jusqu'à ce qu'il se calme.
Pour les Birmans, aider et accueillir sont des choses naturelles. D'ailleurs, ils disent très rarement merci, car donner est évident et fréquent. Quelques anecdotes :
- Parfois quand on traverse un village, certains de ses habitants sont au bord de la route avec un haut-parleur et expliquent qu'ils ont besoin d'argent pour embellir leur pagode, restaurer leur école ou pour une autre activité commune ; régulièrement les Birmans de passage s'arrêtent et donnent un petit quelque chose.
- Il nous est arrivé par trois fois de nous trouver devant une maison où se tenait une fête, mariage ou départ des enfants pour leur semaine au monastère. Non seulement les gens trouvaient normal que nous entrions chez eux prendre des photos, mais ils remplissaient immédiatement une assiette et nous considéraient invités comme des membres de la famille ou de la communauté.
- Quand il y a un chantier sur une route qui nécessite une circulation alternée, le trafic se régule aisément sans qu'il y ait besoin de feux de circulation ou de signaleur.
- Sur les routes étroites, tout véhicule lent vous aide à le doubler en signalant à l'aide de son clignotant si la voix est libre.
- Parfois les touristes laissent en pourboire des pièces de leur monnaie nationale qu'il est impossible aux Birmans de changer en devise locale. Ils essayent alors quand ils en ont un certain nombre de les troquer contre des billets à d'autres touristes de même nationalité. Beaucoup refusent craignant sans raison la fausse monnaie. Quand il nous est arrivé d'accepter de récupérer des euros et de donner en échange des kyats, l'heureux bénéficiaire ne gardait jamais le filon pour lui, mais prévenait les membres de sa communauté ayant le même besoin.

Quand des touristes adoptent des coutumes birmanes, comme le maquillage traditionnel avec le thanakha — une pâte parfumée et rafraîchissante faite à partir d'un arbre endémique au Myanmar et qui désinfecte et protège du soleil —, les Birmans sont ravis : « Ils sont comme nous. »

Les Birmans n'aiment pas dire non. Ils préfèrent utiliser des formules alambiquées, comme de dire à un marchand : « On n'achète pas. » Qui « on » ? Difficile d'entrer en conflit avec lui !
Une femme birmane. Nous avons eu la chance d'être accompagné pendant tout notre voyage par une jeune femme qui s'est vite révélée être non seulement un guide compétent, mais une personne éminemment aimable et sympathique. Nous ne pouvions pas ne pas chercher son ennéatype, tâche que compliquait le poids des niveaux d'existence de la Spirale Dynamique et du type du pays.
Elle avait 37 ans et n'était pas mariée. Dans un pays comme le Myanmar, c'est une réelle anomalie que rien apparemment ne justifiait dans son physique, son intelligence, sa gentillesse, son milieu social, etc. Assez vite, elle nous a raconté que le climat rendait la saison touristique courte et que la plupart des guides avaient un deuxième métier, mais qu'elle, elle utilisait ce temps à suivre des cours de psychologie, ce que ses amis ou ses parents ne comprenaient pas — cela nous a permis de lui expliquer rapidement l'Ennéagramme et de lui faire valider l'ennéatype du pays, mais pas encore le sien que nous la laissons chercher avec Le Grand livre de l'Ennéagramme que nous lui avons expédié dès notre retour.
Plus tard, elle nous a expliqué qu'elle ne portait pas le maquillage traditionnel. Certes elle utilise le thanakha, mais elle l'étale sur la peau de manière à ce qu'il ne soit point visible.
Vous commencez à deviner ? C'est cela, un très probable ennéatype 4.
Au cours du séjour, nous avons appris qu'elle n'aimait pas les rituels en VIOLET du pays — « Je ne suis pas comme ça ! » —, qu'elle ne faisait jamais de donation aux moines ou aux pagodes mais qu'elle donnait directement à des personnes dans le besoin, qu'elle préférait l'art de l'ethnie Shan alors qu'elle est burmane, etc.
Bref, la compulsion était bien visible. Cependant, les autres caractéristiques de l'ego du 4 étaient beaucoup moins perceptibles, et notamment l'amplitude émotionnelle du type était absente. Il faut dire que notre guide pratiquait quotidiennement la méditation et faisait une fois par an une retraite dans un monastère. Ce travail spirituel mené tout au long de son existence avait visiblement porté ses fruits. En est-il de même d'une grande part du peuple birman ? Ou sommes-nous dans une situation où l'ennéatype de la culture masque et contraint les manifestations égotiques prêtes à se réveiller en cas de changement des conditions de vie ?
Dimanche 26 février 2012
Le Myanmar en couleurs et plus (3/4)
[Première partie] [Deuxième partie]
BLEU. Ce vMème est surtout présent par le bouddhisme, religion de 89 % des Birmans — on compte aussi 4 % de chrétiens et 4 % de musulmans qui ont fait l'objet de persécutions par la junte militaire et qui étaient quasiment inexistants dans les régions que nous avons visitées.
Comme la Thaïlande, le Myanmar pratique le bouddhisme theravâda, ou bouddhisme du Petit Véhicule, qui, conformément à la doctrine originelle de Bouddha, affirme qu'on ne peut attendre de personne l'illumination, et que seuls un travail et une recherche personnels peuvent y conduire. Comme nous l'avons vu, le bouddhisme n'est jamais pratiqué au Myanmar qu'en conjonction avec des croyances issues des niveaux d'existence VIOLET et ROUGE, comme le culte des nats. Cela ne l'empêche pas d'être l'objet d'une extraordinaire dévotion.
Vers l'âge de dix ans, tout enfant fait un séjour d'au moins une semaine dans un monastère. Il revêt la robe rouge foncé — rose pour les filles —, a le crâne rasé, suit un enseignement religieux et participe aux offices et à la collecte des offrandes.

Un second séjour a généralement lieu vers l'âge de 20 ans, mais nécessite l'accord du conjoint ou des parents pour ceux qui sont encore célibataires. Beaucoup de Birmans pratiquent en plus des retraites régulières dans les monastères pour prier et méditer, parfois tous les ans.
Pour améliorer leur karma et ainsi échapper aux terribles enfers bouddhistes et s'assurer une réincarnation favorable, les Birmans multiplient les offrandes. Même les plus pauvres dans les moments les plus défavorables de leur vie trouvent le moyen de donner quelque chose aux moines et aux temples.
Tout d'abord, les Birmans offrent à manger aux moines. Tous les matins, ceux-ci sortent en file avec leur bol à aumônes. Ils ne réclament rien, mais les gens les arrêtent pour leur donner du riz ou d'autres aliments. C'est un honneur pour un Birman de nourrir un moine. Aussi, quand après la répression de 2007, les moines ont pratiqué la politique du « bol renversé » et ont refusé les dons des policiers et des militaires, c'était le pire affront que l'on puisse faire aux représentants du régime.
Les Birmans donnent aussi de l'argent dans les pagodes. Dans chacune d'entre elles, on trouve de grandes boîtes transparentes qui se remplissent de billets au fur et à mesure de la journée.

Enfin, la contribution préférée des Birmans à leurs pagodes consiste à aller y coller des feuilles d'or. Partout ! Sur les stûpa, sur les représentations de Bouddha, etc.

À la pagode Phaung Daw Oo sur le lac Inle, il y en a tant qu'on ne distingue même plus les formes des statues !

Depuis, il est interdit de coller des feuilles d'or sur les têtes des statues. Ces feuilles sont fabriquées à Mandalay dans des ateliers où les hommes aplatissent des lingots d'or avec une masse, et les femmes découpent les feuilles et les collent sur du papier de bambou.

En empilant des feuilles d'un millième de millimètre d'épaisseur, les Birmans réussissent par exemple à faire en moins d'un siècle une couche d'or de 20 cm qui recouvre et rend difforme le corps du Bouddha de la pagode de Mahamuni à Mandalay.

Ajoutons que répondant à la dévotion du peuple, les moines birmans nous ont paru beaucoup plus respectueux des règles bouddhistes que leurs homologues cingalais, thaïlandais ou cambodgiens.
Au-delà de BLEU. Nous n'avons pas rencontré les vMèmes au-delà de BLEU au cours de notre périple. Ils sont quasiment inexistants dans les classes populaires, et sans doute rares dans les milieux politiques et économiques qui doivent aussi culminer en ROUGE et/ou BLEU.
Le passage du Myanmar vers ORANGE ne semble pas devoir être immédiat, même si le régime évolue vers plus de démocratie. En effet, les Birmans sont satisfaits du niveau d'existence BLEU — même les femmes considérées comme impures et étant contraintes de demander à un homme de coller pour elles les feuilles d'or sur les statues de Bouddha. Il n'y a donc pas eu de point β et il est donc difficile de considérer la dictature militaire ROUGE comme un creux γ présageant un passage vers ORANGE. Cependant, le 15 février dernier, Aung San Suu Kyi a affirmé qu'elle avait pour ambition de voir la Birmanie dans dix ans « devant tous les pays de l'Asean » — Association des nations de l'Asie du Sud-Est regroupant l'Indonésie, la Malaisie, les Philippines, Singapour et la Thaïlande —, alors qu'elle en est aujourd'hui le plus pauvre.
Mardi 21 février 2012
Le Myanmar en couleurs et plus (2/4)
ROUGE. La position de ROUGE est un peu paradoxale en Birmanie. Bien sûr, le pays a largement franchi ce niveau d'existence, mais son expression excessive est très mal perçue, comme souvent en Asie, plus même peut-être à cause de l'ennéatype de la culture locale sur lequel nous reviendrons dans notre dernier article.
Le vMème ROUGE est présent dans la spiritualité birmane avec les nats supérieurs. Dans un premier temps, il s'agissait d'un culte en VIOLET des ancêtres. Puis s'ajoutèrent des dieux hindous « birmanisés ». Enfin les nats supérieurs furent identifiés aux esprits d'êtres humains particulièrement admirés pour leur courage ou leur générosité — rois, nobles, soldats, prêtres — et qui avaient péri injustement de mort violente. Les nats errent sur terre et ont des besoins que les hommes doivent satisfaire sous peine de s'exposer à leur vengeance. Pour les sédentariser et mieux les servir, on leur construisait des temples et des autels beaucoup plus prestigieux que ceux destinés aux nats inférieurs. C'est particulièrement autour du mont Popa qu'était pratiqué leur culte.
À la grande fureur des bouddhistes, les nats se multipliaient. Le roi Anawrahta qui, régna de 1044 à 1077, chercha à éradiquer leur adoration : interdiction des cérémonies, destructions des autels, proscription des sacrifices d'animaux, etc. Cette politique fut un échec cuisant. Le roi décida alors de sélectionner un nombre restreint de nats — 21, 15 ayant été ajoutés après sa mort —, inventa Thagyamin le roi des nats protecteur de Bouddha, et introduisit le culte des nats dans les pagodes bouddhistes. Aujourd'hui encore, les Birmans parlent des « 37 nats officiels » :

L'expression sous-entend bien sûr qu'il y en a des officieux… en nombre indéterminé ! Aujourd'hui le culte des nats est florissant, même dans les villes : à Yangon, dans la pagode Botataung — une pagode exceptionnelle au stûpa creux —, le pavillon des nats est fort fréquenté, notamment pas les étudiants qui viennent demander à Thurathadi la réussite de leurs examens. On dit parfois que les Birmans comptent sur les nats dans cette vie, et sur Bouddha après la mort.
Une expression plus tragique du vMème ROUGE a bien sûr été donnée par les dictatures militaires qui se sont succédé après le coup d'État du général Ne Win en 1962. La junte militaire au pouvoir de 1988 à 2011 a créé un régime d'une férocité rare qui n'a pas hésité à réprimer dans le sang les manifestations d'opposition et qui a multiplié les prisonniers politiques. Figure emblématique de l'opposition, Prix Nobel de la paix en 1991, Aung San Suu Kyi a passé près de 20 ans en prison ou en résidence surveillée. Prononcer son nom était suffisant pour risquer des ennuis graves avec la police, et les Birmans l'appelaient simplement et respectueusement « La Dame ». En novembre 2010, des élections ont lieu, qu'Aung San Suu Kyi, libérée au même moment, appelle à boycotter et que la communauté internationale considère être truquées.
Pourtant, le 4 février 2011, Thein Sein est nommé président de la République, et dès lors, tout s'accélère : le 30 mars, la junte militaire est dissoute ; en août, des pourparlers commencent avec les minorités ethniques en lutte contre le régime ; en octobre, 200 prisonniers politiques sont libérés ; en décembre, le LND, le parti d'Aung San Suu Kyi est légalisé ; en janvier 2012, un cessez-le-feu est signé avec la minorité Karen et 651 nouveaux prisonniers politiques sont libérés ; début février, c'est avec l'ethnie Mon qu'un cessez-le-feu est conclu ; hier, 20 février, le parti de Aung San Suu Kyi a déclaré que les restrictions à son action avaient été levées et qu'il pouvait « faire campagne librement » pour les élections législatives partielles d'avril prochain.
Patricia et moi étions en Birmanie en décembre 2011, et des marchands de rue vendaient librement des photos de « La Dame » et de son père, le général Aung San, qui a joué un rôle déterminant dans l'indépendance du pays et qui est tout autant admiré qu'elle. Cela n'empêchait pas certains Birmans d'être sur la réserve : de nombreux militaires sont encore aux commandes et la censure continue de s'exercer.
Nul ne peut savoir comment va évoluer la situation politique du pays. Trois scénarios au moins sont envisageables :
- Que ce soit parce que la libéralisation était un trompe-l'œil ou simplement parce qu'elle ne supporte pas de perdre le contrôle du pays, l'armée reprend le pouvoir assez rapidement à la faveur d'un nouveau coup d'État.
- Thein Sein se révèle être le Gorbatchev birman. Il lance une série de réformes que rejettent à la fois l'armée et l'opposition traditionnelle birmane. Une période de chaos, suivie d'une reprise en main par l'armée, est alors probable.
- Thein Sein et Aung San Suu Kyi sont à la Birmanie ce que Frederik de Klerk et Nelson Mandela ont été à l'Afrique du sud. Ils œuvrent ensemble à la création d'un État de droit, à une réconciliation nationale, à une paix durable avec les minorités ethniques, et à un redémarrage de l'économie.
Le premier scénario n'est pas totalement impossible, la junte militaire ayant déjà fait plusieurs fois un pas en avant vers la démocratie, avant d'enchaîner sur deux pas en arrière. Il est néanmoins peu probable. Les sanctions économiques occidentales ont poussé le Myanmar dans les bras de la Chine intéressée par ses ressources pétrolières et minières, et plus encore peut-être par sa façade maritime sur l'Océan indien. La Chine a soutenu le régime et a multiplié les projets et réalisations dans le pays : pipelines, routes, infrastructures diverses, etc. Si cela continue ainsi, la Birmanie va devenir une province chinoise. Profondément nationalistes, les militaires ne le souhaitent pas. La seule solution pour eux est alors de rééquilibrer leurs échanges avec des pays occidentaux : l'Europe, les États-Unis et surtout l'Inde, l'autre superpuissance voisine avec laquelle la Birmanie partage une part de sa culture et une part de son histoire — ce sont deux anciennes colonies de l'Empire britannique. Une évolution démocratique est une condition de ce changement : elle a commencé. De son côté, Aung San Suu Kyi a eu une attitude courageuse et positive. Tout en restant vigilante, lucide et consciente que « rien n'est irréversible », elle a déclaré croire en la sincérité de Thein Sein, a affirmé avoir avec lui des « objectifs communs », et a même estimé possible de participer dans le futur au gouvernement. Si elle réussit à convaincre le reste de l'opposition, dont une partie reste très circonspecte, de l'accompagner dans cette démarche coopérative, le troisième scénario a une bonne chance de se réaliser. Sinon la Birmanie s'engagera sans doute sur le second.
ROUGE toujours, le Myanmar est 180e dans le dernier classement de l'indice de perception de la corruption de l'ONG Transparency International. Sur 182.
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ven 8 oct 2010, 06:48