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« La connaissance de soi est une naissance à sa propre lumière, à son propre soleil. L'homme qui se connaît est un homme vivant. »
- Marie-Madeleine Davy
« Les êtres humains n'ont pas seulement besoin d'une culture riche et forte au sein de laquelle ils puissent se développer, mais aussi d'une culture qui leur permette d'accéder aux autres. »
- Bhikhu Parekh
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Dimanche 20 juin 2010
Restons modestes
Le mode de pensée du vMème JAUNE est l'analyse systémique, rendue possible par les travaux de Ludwig von Bertalanffy aboutissant en 1968 à la publication de General System Theory. La théorie systémique n'est pas exagérément difficile, mais les systèmes qu'on peut analyser avec elle peuvent, eux, être effroyablement complexes.
Par exemple, l'armée américaine a demandé l'an dernier à des consultants de les aider à réfléchir sur les moyens de stabiliser l'Afghanistan. Ils sont arrivés avec le schéma suivant :

Cette cartographie du problème est de toute évidence très fortement simplifiée : il manque de nombreuses indications, comme la distinction claire entre flux et stocks, la mention des délais, etc. Cependant, en le voyant, le général Stanley A. McChrystal, commandant en chef des troupes des États-Unis et de l'OTAN en Afghanistan, a déclaré, en déclenchant les rires de l'assistance : « Quand nous aurons compris ce schéma, nous aurons gagné la guerre. »
Nous savons parfois analyser des systèmes hypercomplexes, mais nous n'en sommes pas encore à savoir les simuler et/ou les gérer. N'en déplaise aux amateurs de deuxième boucle, voire plus, le vMème JAUNE est encore en cours d'émergence, et nous sommes loin de le connaître entièrement et d'imaginer les manières dont il pourra se manifester dans le monde.
Source 1 : Richard Engel, "So what is the actual surge strategy ?", MSNBC, 2 décembre 2009.
Source 2 : Elisabeth Buùmiller, "We Have Met the Enemy and He Is PowerPoint", The New York Times, 26 avril 2010.
Mardi 15 juin 2010
Mauvais sort au bureau ?
Aujourd'hui, un peu plus d'un mois après les entreprises, les particuliers peuvent acquérir la dernière version d'Office, la suite bureautique de Microsoft. Le produit est vendu sous le nom d'Office 2010. Une telle dénomination est commerciale et choisie relativement tard dans le cycle de développement des logiciels. En interne, les produits portent un nom de code qui, dans ce cas spécifique, est simplement Office suivi du numéro de la version. Office 2010 était donc tout simplement en interne Office 14.
En interne toujours, devinez comment s'appelait la version précédente ?
Les fins connaisseurs de la culture américaine et de la Spirale Dynamique savent la phobie du chiffre 13 qui affecte ce pays. La réponse correcte est donc Office 12.
Dans le vMème VIOLET, le fait qu'Office 2010 soit quand même la treizième version du produit n'induit pas un risque. Changer le nom est suffisant pour changer la réalité (cf. aussi “Plus fort que Magritte”).
Pour ne pas activer la microsoftophobie dont souffrent peut-être certains de nos lecteurs, signalons que Microsoft n'est pas la seule société superstitieuse ou prenant en compte la superstition de ses clients. Par exemple, l'éditeur canadien Corel a ainsi appelé CorelDRAW X3 la treizième version de sa suite graphique.
Samedi 5 juin 2010
Conversations
La conversation est le concept à la mode, objet d'une multitude de livres ou d'articles. Résumons les principales tendances :
- Un leader est une personne capable de susciter et d'entretenir des conversations signifiantes.
- Une communauté se crée par une conversation autour d'une ou plusieurs possibilités.
- Le travail en commun est une combinaison de conversations et d'action.
En attendant que ORANGE essaye de le récupérer, ce mouvement peut être considéré comme un des signes de la diffusion de VERT. J'aurais certainement l'occasion de revenir plus en détail sur cette notion. Aujourd'hui, je voudrais en rester au sens du mot conversation : « Échange de paroles entre personnes qui se trouvent ensemble. » Paroles ?
Historiquement, l'apparition de l'écriture a coïncidé avec celle du vMème BLEU. Avant, l'information était transmise principalement de manière orale, même si existaient des embryons de transmission de données sur des supports durables, notamment des plans et des cartes. Les civilisations dominées par BLEU ont été les civilisations du Livre. Cependant, même à cette époque, seule une très petite minorité de personnes savait lire et elle transmettait oralement le contenu des livres aux autres.
C'est le niveau d'existence ORANGE qui a permis à une part de plus en plus grande de la population d'accéder à la lecture. L'invention de l'imprimerie typographique par Gutenberg vers 1440 — après Bì Shēng en Chine dès 1041 — entraîne une intense propagation des idées qui va permettre une contestation forte de la Vérité Ultime de BLEU. La diffusion de la Bible a été le ferment du protestantisme, et on sait le rôle important qu'ont joué les ouvriers imprimeurs — les premiers à savoir lire — dans la remise en cause du modèle social de BLEU (cf. “Pouvoir de nuisance”). ORANGE a donc créé des sociétés de lettrés, et on y corrèle souvent le taux de développement au taux d'alphabétisation.
En 1962, dans La Galaxie Gutenberg, Marshall McLuhan introduisait l'expression de « société post-alphabétisée ». Dans une société de ce type, les progrès des technologies multimédias ont atteint un tel niveau de développement que la capacité à lire des mots écrits est devenue inutile — certains associent même l'apparition de société post-alphabétisée à l'atteinte de la singularité. Cela peut sembler utopique, mais n'aurait-il pas semblé utopique à la génération de nos parents une société où la capacité à faire des calculs de tête ou à la main est devenue inutile ? C'est pourtant le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui : qui parmi nous sait encore extraire une racine carrée avec un papier et un crayon ? Nous sommes bien évidemment capables d'apprendre à le faire, mais nous choisissons de ne pas développer cette compétence. De même dans une société post-alphabétisée, les personnes seraient capables d'apprendre à lire, mais cela paraîtrait inutile au plus grand nombre d'entre elles, et elles choisiraient de ne pas le faire.
Il n'est pas besoin de chercher très loin pour découvrir les signes d'une possible émergence de la société post-alphabétisée. Mon lecteur de livres électroniques est capable de lire à haute voix les ouvrages que j'y stocke — certes de manière un peu robotique, mais cela ne durera pas. De nombreux blogs privilégient les dessins, les enregistrements audio et les vidéos au texte — pas celui-ci, mais notre lectorat est une petite communauté assez particulière ! Les livres enregistrés sur un support audio sont de plus en plus nombreux. Nos adolescents s'affranchissent de plus en plus des contraintes de l'écriture : un échange par SMS ou par service de messagerie instantanée n'est qu'une conversation au ralenti, et le langage SMS est un sociolecte dérivé de la communication verbale dans laquelle l'aspect phonétique est fondamental. « Jean-Louis, té 1viT à l'aP'ro » relève autant de l'oralité que de l'écrit ! Ce n'est sans doute pas une simple coïncidence si un des plus fulgurants succès sur l'Internet ces dernières années s'appelle Twitter (gazouillis). Régulièrement, j'entends des personnes ayant un haut niveau d'études et une compétence et une intelligence certaines manifester pourtant des capacités de lecture très médiocres.
La perspective d'une société post-alphabétisée peut sembler effrayante sur le plan intellectuel tant la supériorité de l'écrit sur les autres médias paraît évidente : rapidité, maîtrise du rythme, aisance des retours arrières, etc. C'est sans compter que nous ne lisons déjà plus comme la génération précédente. Une part de plus en plus importante de notre activité de lecture a lieu sur l'Internet. En réalité, nous ne lisons pas ces textes, nous les survolons. Une étude, publiée en 2008 par UseIt.com, montre que pour qu'un lecteur moyen en lise plus de 50 %, il faut que le texte fasse moins de 111 mots ! Pour information, ce billet fait 943 mots, ce qui correspond à un taux de lecture probable de l'ordre de 24,2 % — pour ceux que cela intéresse et qui veulent évaluer leurs propres écrits, la formule est “taux = 2,48×nb-mots-0,34”, et cela ne se calcule pas forcément à la main ! De nouvelles méthodes de présentation et d'acquisition de l'information sont en train de naître, et il est impossible de savoir ce qu'elles seront et si l'écrit traditionnel conservera à terme sa supériorité.
Revenons à la Spirale Dynamique. Les nouvelles technologies induisent un changement des conditions de vie permettant un échange rapide et efficace d'informations non-textuelles. Cela induit l'apparition d'un vMème collectif : la lecture est un acte solitaire, là où la conversation est une activité de groupe. Ainsi se crée une rétroaction positive amenant la diffusion de plus en plus grande du niveau d'existence. VERT verra-t-il vraiment l'apparition d'une société post-alphabétisée ? Vous le saurez non pas dans notre prochain épisode, mais en cultivant la patience et vivant longtemps, deux choses que je vous souhaite à tous.
Mardi 1 juin 2010
La juste dose
Les vMèmes ORANGE et VERT se positionnent en réaction aux excès négatifs de BLEU qu'ils ont connus. Cette attitude a des répercussions dans de nombreux domaines, et notamment dans l'éducation. Ainsi, les enfants ont pu bénéficier de manière très positive de plus de liberté et de possibilités d'expression.
Cependant, pour fonctionner correctement un niveau d'existence doit s'appuyer sur les étapes précédentes de la Spirale Dynamique. Quelques parents, et parfois le système éducatif tout entier, ont pu l'oublier à certains moments en ne tenant pas compte du fait que les capacités cognitives d'un enfant varient avec son âge, et qu'il est une période où BLEU est nécessaire et sécurisant. Ce qui est bon pour les adultes ne l'est pas forcément à l'identique pour les enfants, et on a pu se retrouver devant la situation de « bébés qui font des bébés ». D'où un excès de ROUGE dans certains pans de notre société.
Le CSA vient de réaliser pour l'APEL, l'Association des parents d'élèves de l'enseignement libre, un sondage dont voici quelques résultats :
- 79 % des jeunes (15-24 ans) ont un sentiment positif à l'égard de l'autorité — contre seulement 66 % des parents ;
- 60 % des adolescents estiment qu'il y a un manque d'autorité chez les parents — mais 82 % estiment que leurs propres parents font bien de ce point de vue ;
- 65 % des jeunes et 66 % des parents estiment que les enseignants manquent d'autorité.
Étonnant ? Pas vraiment en fait. Une restauration des valeurs de sacrifice du soi ne pouvait pas ne pas avoir lieu. Il ne s'agit bien évidemment pas de faire du BLEU à l'ancienne — j'ai connu pendant mon enfance et je ne recommande pas ! — mais de trouver un moyen de poser le cadre nécessaire sans entraver l'individuation et l'épanouissement des enfants et adolescents.
Source : Julie Brafman, "Les adolescents demandeurs de plus d'autorité", Le Monde, 1 juin 2010.
Vendredi 28 mai 2010
Tuer le leader
Tuer le père est un concept psychanalytique initialement rattaché au complexe d'Œdipe : le jeune enfant ressentirait, entre 3 et 6 ans, un désir sexuel inconscient pour le parent du sexe opposé et désirerait éliminer le parent du même sexe perçu comme un rival — en période ROUGE, on aime les solutions radicales ! Pour certaines approches psychanalytiques, le meurtre symbolique du père permet à l'enfant d'advenir en tant que sujet et est une absolue nécessité pour devenir adulte. C'est dans ce sens de prise d'autonomie que l'expression est entrée dans le langage courant.
Le leader, qu'il manifeste principalement VIOLET, ROUGE, BLEU ou ORANGE, infantilise les personnes qu'ils dirigent ou entraînent : il est celui qui distribue la compétence, génère la motivation, crée le bien-être, etc. Le concept traditionnel de leader est déresponsabilisant. On peut dès lors mieux comprendre le besoin du passage en VERT où toutes les formes de dirigisme, de prise de pouvoir ou d'affirmation d'un statut sont regardées avec méfiance.
Il faut tuer le leader — métaphoriquement ! — afin que chaque personne dans une organisation devienne autonome et adulte, et comprenne qu'elle est responsable de sa compétence, de sa motivation, de son bien-être.
Puis viendra le vMème JAUNE. Le leader pourra renaître de ses cendres, totalement transformé : son leadership sera circonstanciel, temporaire et n'empêchera jamais, consciemment ou inconsciemment, la parole pertinente des autres, mais au contraire ouvrira en permanence un espace d'expression. Pour le leadership aussi, il est impossible d'ignorer une étape de la Spirale Dynamique.
La sociocratie a beau être une méthode JAUNE, elle ne transforme pas une organisation en JAUNE ! C'est pourquoi il est important de connaître et comprendre le positionnement dans le cycle des organisations de tous les secteurs d'une entreprise ou d'une société et de prendre, parallèlement à l'instauration de la sociocratie, les mesure permettant de faire évoluer sur le cycle ceux qui en ont besoin.
Mardi 25 mai 2010
C'est celui qui le dit qui l'est
La revue de presse du numéro de Philosophie Magazine de ce mois a rapproché ces deux extraits :
Benoit Rittaud (Le Figaro, 2 avril 2010) : « La climatomancie est ce nouvel art divinatoire qui vise à déduire du comportement humain l'avenir climatique de la Terre dans l'idée de prescrire à chacun des actes de pénitence (quotas, taxe carbone…). »
Dominique Bourg & Nicolas Hulot (Le Monde, 5 avril 2010) : « Il y a une grande similitude entre la remise en cause par ces sceptiques de la science des autres — les climato-sceptiques ne sont pas en effet généralement des climatologues patentés — et le créationnisme : à savoir le rejet des connaissances qui blessent votre croyance, en Dieu pour les uns et dans la toute-puissance des techniques pour les autres. »
S'envoyer ainsi les vMèmes VIOLET et BLEU à la figure, le débat vole haut…
Source : "L'époque – Revue de presse", Philosophie Magazine, N° 39, mai 2010, p. 12.
Dimanche 23 mai 2010
Toute, vraiment toute !
Sans tomber dans les excès publicitaires de ORANGE, on peut dire que le 20 mai 2010 est probablement une date historique.
Nous abordons souvent sur ce blog, le thème du “Toute vie” et de la nécessité de sa prise en compte dont sont conscients les deux premiers niveaux de la seconde boucle de la Spirale Dynamique. Si nous avons maintes fois parlé de la poreuse frontière entre l'être humain et l'animal, ou entre l'être humain et le robot, nous n'avons pas évoqué jusqu'à aujourd'hui, parce qu'il relevait de la prospective, le thème de la vie artificielle.
Des chercheurs du J. Craig Venter Institute viennent de réaliser la première bactérie auto-réplicante entièrement synthétique. Ils ont notamment créé les 1,08 million de paires de bases du chromosome de cette bactérie, et ce génome artificiel a pu piloter la reproduction de la bactérie, une forme modifiée de la Mycoplasma mycoides naturelle qui est responsable de la pleuropneumonie des bovidés.
Les coûts de la synthèse de l'ADN diminuant constamment, cette réalisation ouvre la voie à la création de carburants, de médicaments, de vaccins et de nourriture synthétique. Dans un premier temps.
En dehors du fait que cette technique permettra très vite le développement de nouvelles armes et de formes élaborées de terrorisme biologique, jusqu'où irons-nous demain dans la création du vivant ou de créatures hybrides, mélange de vivant artificiel et de robotique ?
Source : "First Self-Replicating Synthetic Bacterial Cell", J. Craig Venter Institute, 20 mai 2010.
Jeudi 20 mai 2010
L'Orient est ROUGE
« C'est une maladie infectieuse socio-psychologique » affirme le professeur Zhou Xiaozheng de l'Université du peuple de Pékin. Voilà qui ne peut que faire dresser l'oreille des amateurs de la théorie émergente et cyclique des niveaux d'existence bio-psycho-sociaux, alias la Spirale Dynamique.
La Chine a connu ces dernières semaines une vague d'attaques d'écoles maternelles ou primaires, faisant au moins quinze morts et plusieurs dizaines de blessés, mais aussi « des voitures qui foncent dans la foule, des coups de couteau ou un engin explosif artisanal ». Ces actes de « terrorisme individuel » touchent toutes les régions de la Chine et sont caractérisés par une extrême violence : par exemple, lors de la dernière attaque d'école dans la province du Shaanxi, l'institutrice a été quasiment décapitée et des enfants de trois ans se sont retrouvées avec « d'énormes plaies ouvertes dans le crâne ».
Une telle épidémie rend peu probable des causes individuelles, et le profil psychologique des tueurs révèle effectivement des « hommes frustrés et meurtris », ayant du ressentiment envers la société, mais n'ayant pas manifesté de troubles psychologiques particuliers auparavant. Selon Wen Jiabao, le Premier ministre chinois, les « vraies et profondes racines du problème » sont à chercher dans « les tensions sociales » que connaît le pays.
Le coupable est donc le développement rapide du vMème ORANGE dans le pays. Trop rapide : « Le terreau de cette folie est bien les traumatismes psychologiques et collectifs d'une population bousculée par la frénésie du développement économique et social. Un rythme fou, générateur de stress et d'angoisse. “Un train de changements n'a même pas fini de passer qu'il faut déjà sauter dans un autre, qui circule à plus vive allure encore sur la voie d'à côté, explique Wang Hai, un jeune étudiant pékinois. Certains sont complètement déboussolés. Et ceux qui n'ont pu monter dans un wagon sont perdus.” Dans ce tourbillon, les liens sociaux traditionnels sont souvent disloqués. Spécialiste de la sacro-sainte “stabilité sociale” à l'Académie des sciences sociales, Yu Jianrong met en cause l'impressionnant “creusement des inégalités” et le “peu d'empathie d'une société toute tournée vers la croissance pour les laissés-pour-compte”. »
Face au déferlement de ORANGE, certains s'adaptent. D'autres restent campés dans leur vMème principal, ROUGE ici, ou font un creux γ dans ce niveau d'existence : des meurtres sans raison, ne s'en prenant ni à l'État, ni aux acteurs économiques, commis impulsivement et sauvagement contre des « innocents », et au mépris de sa propre vie. Ceux qui sont centrés en VIOLET ou qui y retournent ont plus tendance à exprimer leur désespoir par le suicide : il y en a entre 250 000 et 300 000 par an en Chine.
Sun Liping, un sociologue de l'université Tsinghua, craint la « défaite sociale », c'est-à-dire une désintégration interne de la Chine. Le pari des autorités chinoises de faire cohabiter une structure économique ORANGE et une structure politique culminant en BLEU (cf. “Patchwork chinois”) va être difficile à tenir.
Source : Arnaud de La Grange, "La Chine s'interroge sur son modèle de société", Le Figaro, N° 20462, 17 mai 2010, p. 2. [Merci à Aurore qui m'a transmis cet article.]
Ressources : sur ORANGE en Chine, nous avons notamment publié “Péril ORANGE”, “1 femme, 1 enfant ORANGE”, “Onzième ORANGE”, “En manque”, “Collection de pyjamas” et “Enfants Managers” ; sur VIOLET dans le même pays, vous pouvez lire “VIOLET sur le podium”, “La cocaïne du peuple ?”, “Des signes dans la terre” et “Fin de règne à l'occasion des J.O. ?”.
Dimanche 16 mai 2010
Perroquet
Il semble qu'il faille actuellement à la vie publique française sa polémique hebdomadaire. Cette semaine, après la burqa, voici les « apéros géants ». 9000 personnes se sont réunies à Nantes la semaine dernière. Malheureusement, un jeune homme, vraisemblablement ivre, a grimpé sur la balustrade d'un pont et en est tombé ; il est décédé à l'hôpital le lendemain des suites des blessures occasionnées par sa chute. Immédiatement, hommes politiques et médias se sont emparés de l'affaire.
On pourrait tout d'abord signaler que c'est le premier accident mortel depuis le lancement des apéros géants en novembre 2009. On pourrait tout autant s'indigner de l'hypocrisie de la société française où boire fait partie intégrante de la culture, où les morts par alcoolémie sur la route ou ailleurs ne se comptent plus, et où la puissance du lobby de l'alcool n'est plus à démontrer.
Le plus ennuyeux dans les nombreuses réactions n'est pourtant pas là. On a d'abord désigné un coupable : le réseau social Facebook sur lequel ces manifestations sont organisées — tout le monde sait en effet qu'avant Facebook, les jeunes passaient leurs soirées à boire des orangeades en récitant des poèmes de Charles d'Orléans ! D'un point de vue intellectuel, confondre le média et le message est passablement stupide : si des personnes se saoulent à une noce, poursuivrions-nous l'imprimeur des faire-part ? On retrouve là en fait la peur d'Internet qui anime une certaine catégorie de nos soi-disant élites : cf. par exemple “Taisez-vous, manants !”.
De nombreuses voix ont ensuite réclamé l'interdiction totale des apéros géants. Plus tolérante, Nathalie Kosciusko-Morizet a déclaré vendredi sur Europe 1 : « Ce n'est pas forcément l'interdiction systématique, mais il faut que les organisateurs comprennent que s'il y a des règles de sécurité qui sont mises en place, ce n'est pas pour les ennuyer, c'est vraiment qu'il y a des risques. […] Je veux que les organisateurs se rendent compte que ce qu'on appelle l'ordre public, ce n'est pas une saloperie pour embêter les gens, c'est pour protéger les gens. »
Les organisateurs !? Nathalie Kosciusko-Morizet est pourtant secrétaire d'État à la prospective et au développement de l'économie numérique. Sur Facebook, et sur les réseaux sociaux en général, il n'y a pas d'organisateur(s) et de participants. Les 9000 personnes présentes à Nantes étaient collectivement toutes organisateurs et participants. La responsabilité est aussi collective.
Lors des événements en banlieue parisienne en 2005 (cf. “Allumer le feu”), j'écrivais : « À l'heure du portable et de l'Internet, simultané et semblable ne veulent plus dire forcément coordonné ou centralisé. » Cinq ans plus tard, les dirigeants politiques semblent ne pas l'avoir encore compris. Pourtant, c'est une des caractéristiques fondamentales de l'émergence du vMème VERT : des mouvements collectifs auto-organisés — cela n'implique évidemment pas que tous les participants aux apéros géants soient dominés par ce niveau d'existence.
Dans La Solution, Bertolt Brecht ironisait : « Ne serait-il pas plus simple pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d'en élire un autre ? » Il semble aujourd'hui que BLEU et ORANGE voudraient bien dissoudre VERT !
Bien évidemment, les apéros géants posent des problèmes réels : sécurité, santé, hygiène, déchets, nuisance aux riverains. Cependant, on ne résout pas les difficultés créées par un niveau d'existence avec les solutions des niveaux précédents.
P.-S. : pour nos lecteurs sobres, rappelons qu'un perroquet est un cocktail à base de pastis et de sirop de menthe. Un apéritif vert, en quelque sorte.

sam 21 jan 2006, 08:18