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Mardi 21 février 2012
Le Myanmar en couleurs et plus (2/4)
ROUGE. La position de ROUGE est un peu paradoxale en Birmanie. Bien sûr, le pays a largement franchi ce niveau d'existence, mais son expression excessive est très mal perçue, comme souvent en Asie, plus même peut-être à cause de l'ennéatype de la culture locale sur lequel nous reviendrons dans notre dernier article.
Le vMème ROUGE est présent dans la spiritualité birmane avec les nats supérieurs. Dans un premier temps, il s'agissait d'un culte en VIOLET des ancêtres. Puis s'ajoutèrent des dieux hindous « birmanisés ». Enfin les nats supérieurs furent identifiés aux esprits d'êtres humains particulièrement admirés pour leur courage ou leur générosité — rois, nobles, soldats, prêtres — et qui avaient péri injustement de mort violente. Les nats errent sur terre et ont des besoins que les hommes doivent satisfaire sous peine de s'exposer à leur vengeance. Pour les sédentariser et mieux les servir, on leur construisait des temples et des autels beaucoup plus prestigieux que ceux destinés aux nats inférieurs. C'est particulièrement autour du mont Popa qu'était pratiqué leur culte.
À la grande fureur des bouddhistes, les nats se multipliaient. Le roi Anawrahta qui, régna de 1044 à 1077, chercha à éradiquer leur adoration : interdiction des cérémonies, destructions des autels, proscription des sacrifices d'animaux, etc. Cette politique fut un échec cuisant. Le roi décida alors de sélectionner un nombre restreint de nats — 21, 15 ayant été ajoutés après sa mort —, inventa Thagyamin le roi des nats protecteur de Bouddha, et introduisit le culte des nats dans les pagodes bouddhistes. Aujourd'hui encore, les Birmans parlent des « 37 nats officiels » :

L'expression sous-entend bien sûr qu'il y en a des officieux… en nombre indéterminé ! Aujourd'hui le culte des nats est florissant, même dans les villes : à Yangon, dans la pagode Botataung — une pagode exceptionnelle au stûpa creux —, le pavillon des nats est fort fréquenté, notamment pas les étudiants qui viennent demander à Thurathadi la réussite de leurs examens. On dit parfois que les Birmans comptent sur les nats dans cette vie, et sur Bouddha après la mort.
Une expression plus tragique du vMème ROUGE a bien sûr été donnée par les dictatures militaires qui se sont succédé après le coup d'État du général Ne Win en 1962. La junte militaire au pouvoir de 1988 à 2011 a créé un régime d'une férocité rare qui n'a pas hésité à réprimer dans le sang les manifestations d'opposition et qui a multiplié les prisonniers politiques. Figure emblématique de l'opposition, Prix Nobel de la paix en 1991, Aung San Suu Kyi a passé près de 20 ans en prison ou en résidence surveillée. Prononcer son nom était suffisant pour risquer des ennuis graves avec la police, et les Birmans l'appelaient simplement et respectueusement « La Dame ». En novembre 2010, des élections ont lieu, qu'Aung San Suu Kyi, libérée au même moment, appelle à boycotter et que la communauté internationale considère être truquées.
Pourtant, le 4 février 2011, Thein Sein est nommé président de la République, et dès lors, tout s'accélère : le 30 mars, la junte militaire est dissoute ; en août, des pourparlers commencent avec les minorités ethniques en lutte contre le régime ; en octobre, 200 prisonniers politiques sont libérés ; en décembre, le LND, le parti d'Aung San Suu Kyi est légalisé ; en janvier 2012, un cessez-le-feu est signé avec la minorité Karen et 651 nouveaux prisonniers politiques sont libérés ; début février, c'est avec l'ethnie Mon qu'un cessez-le-feu est conclu ; hier, 20 février, le parti de Aung San Suu Kyi a déclaré que les restrictions à son action avaient été levées et qu'il pouvait « faire campagne librement » pour les élections législatives partielles d'avril prochain.
Patricia et moi étions en Birmanie en décembre 2011, et des marchands de rue vendaient librement des photos de « La Dame » et de son père, le général Aung San, qui a joué un rôle déterminant dans l'indépendance du pays et qui est tout autant admiré qu'elle. Cela n'empêchait pas certains Birmans d'être sur la réserve : de nombreux militaires sont encore aux commandes et la censure continue de s'exercer.
Nul ne peut savoir comment va évoluer la situation politique du pays. Trois scénarios au moins sont envisageables :
- Que ce soit parce que la libéralisation était un trompe-l'œil ou simplement parce qu'elle ne supporte pas de perdre le contrôle du pays, l'armée reprend le pouvoir assez rapidement à la faveur d'un nouveau coup d'État.
- Thein Sein se révèle être le Gorbatchev birman. Il lance une série de réformes que rejettent à la fois l'armée et l'opposition traditionnelle birmane. Une période de chaos, suivie d'une reprise en main par l'armée, est alors probable.
- Thein Sein et Aung San Suu Kyi sont à la Birmanie ce que Frederik de Klerk et Nelson Mandela ont été à l'Afrique du sud. Ils œuvrent ensemble à la création d'un État de droit, à une réconciliation nationale, à une paix durable avec les minorités ethniques, et à un redémarrage de l'économie.
Le premier scénario n'est pas totalement impossible, la junte militaire ayant déjà fait plusieurs fois un pas en avant vers la démocratie, avant d'enchaîner sur deux pas en arrière. Il est néanmoins peu probable. Les sanctions économiques occidentales ont poussé le Myanmar dans les bras de la Chine intéressée par ses ressources pétrolières et minières, et plus encore peut-être par sa façade maritime sur l'Océan indien. La Chine a soutenu le régime et a multiplié les projets et réalisations dans le pays : pipelines, routes, infrastructures diverses, etc. Si cela continue ainsi, la Birmanie va devenir une province chinoise. Profondément nationalistes, les militaires ne le souhaitent pas. La seule solution pour eux est alors de rééquilibrer leurs échanges avec des pays occidentaux : l'Europe, les États-Unis et surtout l'Inde, l'autre superpuissance voisine avec laquelle la Birmanie partage une part de sa culture et une part de son histoire — ce sont deux anciennes colonies de l'Empire britannique. Une évolution démocratique est une condition de ce changement : elle a commencé. De son côté, Aung San Suu Kyi a eu une attitude courageuse et positive. Tout en restant vigilante, lucide et consciente que « rien n'est irréversible », elle a déclaré croire en la sincérité de Thein Sein, a affirmé avoir avec lui des « objectifs communs », et a même estimé possible de participer dans le futur au gouvernement. Si elle réussit à convaincre le reste de l'opposition, dont une partie reste très circonspecte, de l'accompagner dans cette démarche coopérative, le troisième scénario a une bonne chance de se réaliser. Sinon la Birmanie s'engagera sans doute sur le second.
ROUGE toujours, le Myanmar est 180e dans le dernier classement de l'indice de perception de la corruption de l'ONG Transparency International. Sur 182.
Jeudi 16 février 2012
Le Myanmar en couleurs et plus (1/4)
D'une superficie comparable à celle de la France — c'est le plus vaste État de l'Asie du Sud-Est continentale —, le Myanmar compte environ 54 millions d'habitants répartis en plus d'une centaine d'ethnies différentes et à peu près autant de langues. Les Burmans — à ne pas confondre avec Birmans qui est le gentilé des habitants du pays — constituent l'ethnie principale avec 70 % de la population ; le second groupe est celui des Shans avec 10 % des habitants du pays. Au cours du séjour que Patricia et moi avons fait au Myanmar, nous n'avons côtoyé que ces deux peuples, et l'étude qui suit ne concerne donc qu'eux. Notamment, il existe au sud du pays des tribus animistes culminant en VIOLET et que nous n'avons pas rencontrées.
Le Myanmar, plus exactement depuis 2010 la République de l'Union du Myanmar, est le nouveau nom de la Birmanie. Il a été imposé par la junte militaire qui a dirigé le pays, et est contesté par certains opposants au régime et par certains pays. Il est toutefois le terme utilisé par l'Organisation des Nations unies et dans cette série d'article, nous utiliserons indifféremment les deux appellations. La carte ci-dessus montre la situation géographique particulière du pays qui partage une frontière avec la Chine et une autre avec l'Inde. Les conséquences géopolitiques de ce voisinage sont colossales et permettent de mieux comprendre l'histoire du pays et son évolution récente. Nous y reviendrons.
BEIGE. Au Myanmar, le PIB par habitant était en 2010 de 700 $ selon le FMI, de 1400 $ selon la CIA, soit entre 1,90 et 3,80 dollars par jour. Comme souvent dans ce genre de pays, ces chiffres effarants à nos yeux d'Occidentaux donnent une image inexacte de la réalité économique. Sauf peut-être dans les villes, les Birmans vivent dans une très grande pauvreté, mais pas dans la misère. Notamment grâce au fleuve Irrawaddy et à ses affluents, la plaine centrale, où se concentre la plupart de la population, est très fertile. Le Myanmar réussit à exporter du riz, alors que les Birmans en sont pourtant les plus gros consommateurs en Asie. Les 2000 kilomètres de côte assurent aussi une pêche assez abondante. En général, les besoins alimentaires des habitants sont satisfaits, et à toute heure du jour, les marchés et les petits restaurants de rue sont fort bien achalandés : « Les Birmans mangent tout le temps » nous a affirmé notre guide.

Cependant, d'autres aspects du pays peuvent créer une insécurité au niveau du vMème BEIGE. Le climat est difficile : de mars à octobre se succèdent des chaleurs difficilement supportables même pour les natifs du pays et les pluies torrentielles de la mousson. Les ouragans ne sont pas rares et prennent parfois des proportions catastrophiques. Les 2 et 3 mai 2008, le cyclone Nargis, dont les vents atteignent 240 km/h, provoque une vague de 3,50 mètres de haut et des pluies diluviennes qui ravagent la capitale Yangon et la zone du delta. Le nombre de morts est estimé à 138 000, de sans-abri à 2 millions, et 800 000 personnes ont dû être déplacées parce que leurs maisons étaient détruites. Même s'ils en parlent avec une retenue et une pudeur très orientales, les Birmans sont encore marqués par ce désastre.
VIOLET. Dans un pays sans système de retraite ou d'assurance-maladie, ce vMème est une conséquence indispensable des conditions de vie. Les différentes générations d'une famille vivent ensemble. Lors d'un mariage, le nouveau couple va vivre dans la famille du mari, sauf si cela conduisait les parents de l'épouse à se retrouver seuls, auquel cas il va s'installer chez eux. Les anciens sont respectés et honorés.
VIOLET se manifeste aussi sur le plan spirituel. Les Birmans croient que toute chose contient un esprit qu'il faut se concilier par des offrandes. Le culte de ces esprits, les nats inférieurs, vient d'Inde, et malgré tous ses efforts, le bouddhisme n'a jamais pu l'éradiquer. Le gouvernement birman préfère, lui, l'utiliser. Ayant besoin de bois pour cuire leur nourriture et chauffer leurs maisons, les paysans coupaient des arbres dans les forêts qui entourent le mont Popa. Dans un premier temps, ils ont été menacés de 3 ans de prison, mais cela n'eut aucun effet. L'État a alors installé un panneau et un autel pour les nats :

Les Nats et les arbres
Il y a des nats qui vivent sous les arbres. Leur royaume est la forêt. Les Nats sont…
Bien contents si quelqu'un plante, et tous les bonheurs sont pour lui,
Très fortement en colère si quelqu'un coupe, et il a tous les malheurs pour la vie.
Quand les Birmans ont lu ce texte en forme de petit poème, la déforestation sauvage a immédiatement cessé.
La superstition du peuple birman est légendaire. Comme nous l'avions évoqué dans l'article “Des rites pour ou contre une dictature”, la junte militaire ne prenait pas une décision importante sans tenir compte des chiffes porte-bonheur : par exemple, quand la capitale a été déplacée en 2005 de Yangon à Naypyidaw, le déménagement de 11 ministères a été fait le 11 novembre à l'aide de 11 bataillons et 1100 camions militaires. L'opposition n'est pas en reste : en 1988, le 8 août à 8h08, elle déclenche une grève générale ; mauvais calcul, la répression a été sanglante et a fait près de 3000 morts.
Chacun des huit jours de la semaine — eh oui, le mercredi compte double — a un animal fétiche. Dans les pagodes, le stûpa central est entouré de huit autels, un pour chaque jour, avec une statue de Bouddha protégé derrière lui par une déesse et devant par une représentation de l'animal du jour :

Pour s'assurer des jours heureux, les Birmans arrosent successivement les trois statues, trois gobelets d'eau pour chacune les jours ordinaires, autant de gobelets que d'année de vie les jours d'anniversaire.
Samedi 11 février 2012
Garantie
Du 29 juillet au 20 août 2011 a eu lieu en Colombie le Mondial Sub-20, la Coupe du monde de football des moins de 20 ans. La manifestation a été un succès, et la cérémonie de clôture à Bogotá fort réussie. Quand dans les mois qui ont suivi, l'État colombien a vérifié les comptes, le contrôleur a été surpris par la présence d'une dépense de 5 millions de pesos (un peu plus de 2100 €) versés en honoraires à Jorge González pour « services météorologiques ».
Interrogée sur la nature de cette prestation, Ana Marta Pizarro, la chargée de la manifestation, a expliqué qu'il s'agissait de la collaboration « essentielle » d'un chaman pour éloigner la pluie lors de la fête finale de la Coupe.
La part de votre personnalité habitée par le vMème VIOLET sera ravie d'apprendre qu'il n'a pas plu le jour J.
Source : "Du chamanisme sur les deniers publics", Courrier international, N° 1108, 26 janvier 2011, p. 55.
Lundi 6 février 2012
Échapper à la règle de la morgue (3/3)
[Première partie] [Deuxième partie]
Cet environnement totalement différent où l'ex-membre du gang peut être à l'abri, cette autre planète, existe, non pas physiquement, mais culturellement. Le meilleur moyen pour un homie de quitter son gang est de se convertir et de devenir un hermano ou une hermana (frère ou sœur en Dieu).
L'offre spirituelle en Amérique centrale est majoritairement chrétienne, avec une Église catholique encore dominante mais en net recul, et des Églises évangéliques en pleine expansion et qui partagent quatre caractéristiques fondamentales : conservatisme théologique, frontières communautaires fortes, accent mis sur la guérison et l'extase cathartique, et piété stricte. C'est vers elles que se tournent les homies désireux de changer de vie. Les raisons sont multiples.
D'abord, il y a une ressemblance de structure entre les gangs et les Églises évangéliques qui facilite probablement l'intégration des homies. Ce sont tous les deux des institutions insatiables, au sens du sociologue Lewis Coser : elles font une distinction forte entre membres et non-membres, elles demandent à leurs membres une grande disponibilité en temps et une loyauté exclusive et indivisible.
Ensuite, l'Église évangélique est en contrepartie généreuse avec ses membres. Elle fournit aux anciens homies une interaction et une présence constantes qui les aide à lutter contre les addictions. Les pasteurs ou les membres de l'Église assistent dans la recherche d'un travail en donnant des contacts et des recommandations ; en attendant, elles peuvent les dépanner matériellement en donnant de la nourriture et des produits de base.
De plus, là où l'Église catholique se contente d'une action sociale semblable, l'Église évangélique considère que le problème est avant tout spirituel. Le hermano doit participer régulièrement aux offices, mais aussi au cours de la semaine à des réunions régulières qu'organisent entre eux les membres de l'Église. L'immense majorité d'entre eux décrivent d'ailleurs le moment où ils décident d'adhérer à une Église évangélique comme un moment de conversion spirituelle : le plus souvent, ils entrent en contact avec des émotions, pleurent pour la première fois depuis des années devant une autre personne, membre de l'Église ou prêtre, et sentent alors l'appel de Dieu. Désormais la Bible est un talisman qui leur assure la protection divine contre leurs ennemis et les membres de leur ancien gang.
Enfin l'Église évangélique traite directement le problème de la honte. Sur le plan psychologique, elle organise des ateliers sur la gestion de la colère et l'estime de soi. Sur le plan spirituel, comme le nouveau converti est considéré par ses anciens camarades comme un maricòn, une tapette, l'Église évangélique recadre les pratiques associées à la virilité dans le barrio (boire, aller en discothèque ou multiplier les relations sexuelles) comme une faiblesse. Le hermano est félicité pour ses succès et sa force dans la « conquête des péchés » : il est un Hombres de Valor.
En contrepartie, le nouvel hermano doit avoir une vie irréprochable. L'Église évangélique exerce un contrôle strict des 5 P : pelo (se couper les cheveux), pantalòn (porter un pantalon), pintura (ne pas se maquiller), pelota (pas de football notamment le dimanche) et parranda (pas de surprise-partie, ni de discothèque). Bien entendu, alcool, drogues et tabac sont aussi totalement proscrits.
Du point de vue de la Spirale Dynamique, on a là tous les ingrédients d'un accompagnement de la transition de ROUGE à BLEU.
Les maras savent bien faire la différence entre valeurs profondes et valeurs de surface. Le converti doit être investi à 100 % dans sa nouvelle foi, et le gang le surveille jour et nuit, ne serait-ce que pour vérifier qu'il ne se lance pas dans des activités délictueuses concurrentes : « Si tu veux partir pour suivre la voie de Dieu, c'est bon. Nous t'aiderons. Mais si tu triches avec le barrio et avec Dieu, nous te couperons les mains et les pieds. » Le contrat — pas d'arme, pas de drogue et les 5 P — doit être respecté au pied de la lettre : un ex-membre d'un gang vu en train de fumer à la porte de l'église juste avant l'office peut voir débarquer ses anciens camarades, être sorti de l'église pendant la messe, et exécuté sur le parvis.
*–*–*–*–*
Les travaux de Robert Brenneman à l'origine de ces trois articles ont un intérêt plus général que le simple cas des maras d'Amérique centrale. Pour les amateurs de Spirale Dynamique, ils sont une indispensable description d'une transition. Ils sont aussi une piste de réflexion pour lutter contre la violence des gangs : nécessité de comprendre le rôle de l'humiliation et le besoin du respect, développer des visions alternatives de la masculinité, offrir des structures d'accueil temporairement « insatiables », fournir une Vérité Ultime saine, etc.
Source : Robert Brenneman. Homies and Hermanos : God and Gangs in Central America. New York (New York) ; Oxford University Press ; 2011.
Mercredi 1 février 2012
Échapper à la règle de la morgue (2/3)
La règle de la morgue est particulière aux maras. Aux États-Unis par exemple, l'appartenance aux gangs de rue est une étape de la vie, et l'âge adulte venu, la plupart des membres quittent le gang, même si c'est pour d'autres activités délictueuses. La règle de la morgue a toutefois une fonction positive. Même s'il peut décourager certains jeunes de devenir un homie, le cri de ralliement ¡Hasta la morgue! n'est pas qu'une menace ; c'est aussi un rituel qui renforce la mara et accroît la solidarité en affirmant comme sacrées les valeurs du gang.
S'il n'y avait pas la règle de la morgue, quitter sa mara serait quand même très difficile. Que faire d'autre dans des pays où avoir un travail stable est considéré comme une chance ? Les homies partent avec les handicaps d'un manque de formation et d'un casier judiciaire souvent chargé, sans compter que les tatouages constituent une marque d'infamie qui les signale aux éventuels employeurs, aux policiers, aux milices et à la société en général. De plus nombre d'entre eux ont gagné dans les gangs une ou plusieurs addictions à l'alcool, à la drogue ou au sexe qu'ils ne pourraient plus satisfaire en cas de retrait.
Pourtant, de nombreux jeunes désirent quitter leur mara. Les raisons en sont multiples. Certains désirent fonder une famille. D'autres sont déçus par la vie du gang et son stress perpétuel : « Le gang m'a usé. » Surtout, beaucoup ont peur de la mort. Les homies sont victimes d'un effet boomerang : pour gagner le respect, ils doivent multiplier les violences, et plus ils commettent de violence, plus ils se font d'ennemis et risquent d'être tués. De surcroît, gardant les bonnes habitudes acquises pendant la dictature, la police pratique volontiers le « nettoyage social » : des milices enlèvent, torturent puis exécutent les membres des gangs.
Cependant la crainte de la mort n'est ni nécessaire, ni suffisante pour expliquer les désirs de départ. Au cœur des motivations, nous retrouvons la problématique de ROUGE : la honte.
Même s'il passe une grande partie de sa vie avec les autres membres du gang, le homie n'est pas réellement isolé de son ancien milieu. Il continue à vivre dans le même barrio où il reste proche de sa famille et croise ses anciens amis et voisins. Bien évidemment, ces personnes, qui sont victimes des gangs, lui manifestent directement ou indirectement leur désapprobation. Ainsi la violence ne fait qu'ajourner l'expérience de la honte et sème les graines d'une nouvelle honte.
Une mara est organisée un peu comme une franchise : des gangs locaux, des clicas, adhèrent à une mara et, pourvu qu'ils s'opposent aux clicas de la mara rivale, ils disposent d'une large autonomie. De temps en temps la mort du leader d'une clica donne une chance de pouvoir partir sans trop de crainte de représailles. Parfois le leader n'est pas assez compétent ou motivé pour appliquer la règle de la morgue et éliminer les déserteurs. Mieux vaut cependant ne pas s'y fier.
Il existe une solution intermédiaire : devenir un calmado, un réserviste qui garde ses tatouages, respecte la mystique du gang, hait le gang rival, assiste régulièrement à des réunions de la mara, accepte de participer à des opérations exceptionnelles, et reste en contrepartie protégé par la mara. Le calmado est surveillé : malheur à lui s'il essaye de participer à des opérations illégales en free-lance ou pour une autre organisation.
Il est possible aussi d'émigrer vers un autre pays d'Amérique centrale ou vers el Norte, les États-Unis, mais les gangs étant transnationaux, cette solution n'est ni facile ni sûre.
Que faire alors ? Rudolfo Kepfer, un psychiatre clinicien qui travaille avec des homies en prison ne voit qu'une possibilité : « Les envoyer sur une autre planète. »
Vendredi 27 janvier 2012
Échapper à la règle de la morgue (1/3)
Il y a un peu plus de trois ans, je vous recommandais le film Sin Nombre, passionnante description des maras. Les maras sont des gangs de rue transnationaux qui sévissent en Amérique Centrale, particulièrement au Guatemala, au Salvador et au Honduras où ils regroupent environ 70 000 personnes, essentiellement de très jeunes garçons et des adolescents. Les maras sont bien distincts des cartels de la drogue qui opèrent dans la même zone géographique.
Pendant les années 1960 à 1980, les USA et des multinationales américaines, notamment l'United Fruit de sinistre mémoire, mettent en place en Amérique Centrale des dictatures sanguinaires pour des raisons géopolitiques et économiques. Il s'ensuit des guerres civiles pendant lesquelles les militaires formés par la CIA vont tuer des centaines de milliers de civils ; des centaines de milliers d'autres quittent clandestinement la région et se réfugient aux États-Unis, seul pays du continent où ils peuvent espérer survivre. Sans papier et donc sans espoir de travail légal, ne parlant peu ou pas l'Anglais, de nombreux jeunes entrent dans les gangs latinos locaux ou créent leurs propres groupes en imitant les méthodes des gangs noirs et mexicains.
En 1992, en Californie, a lieu le procès Rodney King, un jeune Noir lynché par des policiers de Los Angeles ; alors que les violences policières ont été filmées et qu'il n'y a donc aucun doute sur l'identité des officiers de police concernés, ceux-ci sont acquittés. Cela provoque six jours d'émeutes à Los Angeles et dans d'autres villes des États-Unis dont le bilan dépasse les 50 morts. Les gangs latinos sont accusés d'avoir joué un rôle majeur dans les troubles, et la police américaine procède à des arrestations massives. Comme en même temps des accords de paix ont été signés en Amérique Centrale, les ressortissants de ces pays sont renvoyés dans leur contrée d'origine alors que la plupart ne la connaissent pas et n'y ont aucun contact — les organisations humanitaires parlent de déportation ! Arrivés dans des pays désorganisés par la guerre civile et où la police et l'armée sont discréditées par leur soutien aux anciennes dictatures, ils reconstituent donc des gangs de rue en important les méthodes violentes apprises aux USA, et en gardant des liens entre eux et avec les gangs américains : les maras sont nées.
Les maras recrutent des enfants des rues extrêmement jeunes, et on connaît bien les critères sociologiques qui poussent à rejoindre les gangs : pauvreté, désintégration de la famille et exclusion du système éducatif. Ils ne constituent cependant qu'une prédisposition et tous les enfants vivant dans ces conditions n'intègrent pas une mara. Certains ne les approchent pas, d'autres sont « sympathisants » pendant quelque temps mais ne franchissent pas le pas de l'adhésion et de devenir un homie.
Cela ne vous surprendra pas si vous connaissez le vMème ROUGE de la Spirale Dynamique : entrent dans une mara les enfants qui ont une problématique avec la honte. Il y a la honte de vivre dans la misère alors que d'autres, et notamment les membres des gangs, sont plus aisés. Il y a surtout la honte de vivre dans une famille où l'abus, la négligence et l'abandon sont la règle. Il y a aussi la honte d'échouer à l'école et plus encore de n'y avoir pas la visite de ses parents lors du Día del Padre et du Día de la Madre, ces jours du père et de la mère où se retrouver seul est une marque au fer rouge dans des pays où la famille et les liens du sang sont révérés.
Comme toutes les émotions, la honte est une part normale de l'expérience humaine qui joue un rôle positif dans la conscience, la modestie et le remords. Normalement, nous vivons des moments de honte et sommes capables de restaurer notre fierté. Mais quand ce n'est pas le cas, notamment quand on se sent totalement impuissant comme ces enfants, la honte ne peut être conjurée qu'en faisant honte aux autres par une attitude de bravade et/ou de violence. La souffrance de la honte chronique est telle qu'un individu est alors prêt à tout pour l'éviter. Il entre alors dans une quête continuelle et toujours insatisfaite de respect. Il s'agit de prévenir le manque de respect des autres en les humiliant avant qu'il ne le fasse : « J'aime humilier les gens parce que les gens m'ont tellement humilié. J'essaye de me venger de tout cela. »
La mara offre à la jeunesse des barrios, les quartiers pauvres, un raccourci vers el respeto. Elle apporte d'abord une solidarité sans faille et devient une famille qui aime et aide : « Quand je suis entré dans le gang, j'y ai trouvé ce que je n'avais jamais eu chez moi : acceptation et soutien. » Par des rituels comme la cérémonie d'entrée dans le gang ou les tatouages, elle crée une identité forte. Elle donne aussi accès à des activités perçues comme réservées à des adultes : port ou possession d'armes, consommation de drogues, sexualité. Enfin surtout, elle permet l'exercice de la violence.
En bonus, tout ceci est visible de ceux qui n'appartiennent pas à la mara. Le gang a ses symboles, son vocabulaire et ses modes d'action, la clecha. Apprendre et manifester la clecha est un moyen de progresser dans le gang et d'obtenir le respect à l'intérieur comme à l'extérieur du groupe.
L'adhésion à la mara ne peut être que totale : « Le gang a toujours un œil sur vous. Le gang sait ce que je fais, où j'habite et ce que je pense. Et parfois, je pense qu'ils savent même ce que je mange. » Un homie loyal n'envisage pas de la quitter : « Quitter le gang, c'est comme perdre son identité. C'est pire que d'être assassiné. C'est une mort sociale. » Et si quelqu'un le souhaitait, s'applique la règle de la morgue : « Le seul moyen d'en sortir, c'est dans votre costume de sapin. »
Dimanche 22 janvier 2012
Le ventre est encore fécond, d'où a surgi la bête immonde
La Seconde Guerre mondiale a vu, en Allemagne, une mobilisation sans précédent de la population : 40 % des hommes, soit 18 millions d'individus, ont dû servir dans la Wehrmacht ou la Waffen-SS. Jusqu'au début de 1945, un million de ces soldats ont été faits prisonniers par les troupes alliées. Dans l'espoir de découvrir des secrets militaires, 13 000 d'entre eux ont été internés dans des camps spéciaux où toutes leurs conversations ont été enregistrées à leur insu.
L'historien Sönke Neitzel et le psychologue social Harald Welzer ont retrouvé et analysé plus de 150 000 pages de comptes-rendus d'écoutes. Le résultat est hallucinant, bien loin des discours politiquement corrects tenus après le conflit. La plupart des soldats racontent avec satisfaction leurs missions :
Budde : « J'ai participé à deux raids aériens, on a bombardé des maisons. »
Bartels : « Tu parles de bombardements stratégiques, comme nous, avec des cibles précises ? »
Budde : « Non, des bombardements au hasard, pour déstabiliser l'ennemi. On prenait la première cible venue, des villas sur une colline par exemple. Tu vois, on les survole comme ça et tout à coup, pssssst, on fond dessus, les fenêtres explosent, le toit s'envole. Une fois à Ashford, sur la place du marché, il y avait un attroupement, des tas de gens, des discours… Bah, je peux t'assurer qu'on les a pulvérisés ! C'est très amusant ! »
[…]
Greim : « Un jour, on a mené un raid sur Eastbourne. On est arrivés et on a vu un château. Apparemment, il y avait un bal ou quelque chose comme ça, en tout cas plein de dames en tenue de soirée et un orchestre. La première fois, on s'est contentés de survoler, mais ensuite on a piqué et tout canardé. Ah ! Mon ami, c'était vraiment le pied ! »
Bien entendu, assassiner des civils n'était pas la seule source de satisfaction ; il y avait aussi la possibilité de les violer :
Müller : « Lorsque j'étais à Kharkov, tout était détruit, sauf le centre. Une ville magnifique, un très beau souvenir. Tout le monde parlait plus ou moins allemand, on l'apprenait à l'école. À Taganrog, c'était pareil, des cinémas superbes et des cafés splendides au bord de la mer. J'étais partout en camion. On ne voyait que des femmes employées au travail forcé. »
Faust : « Merde, petits veinards ! »
Müller : « Elles faisaient les routes, des filles belles à mourir. On est passé devant elles, on les a tout simplement embarquées dans les camions, culbutées et jetées dehors. Tu peux me croire, elles ont fui sans demander leur reste ! »
[…]
Niwiem : « À Paris, j'ai vu nos pilotes de chasse attraper des femmes au milieu d'un bistrot, les coucher sur la table et hop, fini ! »
Les aspects les plus négatifs du vMème ROUGE s'expriment ici. Les chercheurs insistent sur le rôle déterminant de ceux qui exercent l'autorité : « L'Armée rouge n'avait pas grand-chose à envier à la Wehrmacht. […] Les forces anglo-saxonnes, en revanche, se sont montrées bien plus civilisées, du moins après la première phase des combats en Normandie, où elles n'ont pas fait de prisonniers. La violence exercée par une armée au quotidien ne dépend pas des individus qui la composent. Croire à la capacité individuelle de se contrôler serait méconnaître la dynamique psychologique des combats. Bien plus décisive est la discipline insufflée d'en haut. Des crimes de guerre sont commis dans presque tous les conflits de longue durée. C'est l'attitude des chefs à leur égard qui fait la différence : les considèrent-ils et les punissent-ils comme tels, ou pas ? »
Les archives britanniques et américaines donnent aussi une information importante sur la manière dont des hommes ordinaires se muent en tueurs amoraux : « La science s'est toujours demandé à quelle vitesse des hommes en tous points normaux se transforment en machines à tuer. La réponse qui s'impose à la lecture de ces récits tient en deux mots : très rapidement. Pour beaucoup, la phase d'accoutumance dure à peine quelques jours, après quoi ils s'acquittent de leur tâche sans difficulté. » Ainsi se confirme un des points de la théorie de la Spirale Dynamique. Si les conditions de vie le nécessitent, il faut deux ou trois jours pour réactiver un niveau d'existence précédant celui dans lequel nous fonctionnons habituellement. Pour le meilleur ou pour le pire.
Source 1 : Jan Fleischhauer, "Dans la tête des soldats de la Wehrmacht", Books, N° 27, Novembre 2011, p. 62-68.
Source 2 : le titre de ce billet est la dernière phrase de la pièce La Résistible Ascension d'Arturo Ui de Bertolt Brecht.
Mardi 17 janvier 2012
Le diable se cache dans les détails
Quand le vMème BLEU exagère, il veut faire entrer les diktats de la Vérité Ultime dans tous les moments de l'existence.
Et dans tous les lieux !
En Égypte, vous pouvez regarder la chaîne de télévision An-Nass qui vous promet « le paradis par le petit écran ». Récemment, le prédicateur salafiste Mohamed Hussein Yacoub y a traité un sujet de la plus haute importance. En étudiant savamment les textes saints, il a découvert que le prophète Mahomet n'aurait uriné debout qu'une seule fois dans sa vie, et encore était-ce dû à des contraintes extérieures puisqu'il était dans une décharge !
Sa conclusion est définitive : il n'y a pour les hommes qu'une position conforme à la Loi pour soulager la vessie, c'est assis. Vous me direz, certaines femmes trouveront peut-être que c'est une bonne idée…
Source : Al-Masri Al-Youm, "Une fatwa contre les vespasiennes ?", Courrier international, N° 1096, 3 novembre 2011, p. 48.
Mercredi 11 janvier 2012
Vous le voulez VIOLET, votre petit tailleur ?
Arte vient de rediffuser Signé Chanel, un documentaire dans lequel Loïc Prigent a filmé la préparation d'une collection et d'un défilé de la célèbre maison de couture. Cela m'a été l'occasion de découvrir le remarquable travail des premières, des petites mains et des artisans accessoiristes dont certains possèdent un savoir-faire unique au monde et qui disparaîtra avec eux. Pour moi, ces personnes ne sont pas des exécutants, ce sont, loin des feux de la rampe et de la désolante superficialité de ceux qui s'y exposent, les véritables artistes de ce métier.
La précision du travail, les changements fréquents imposés par Karl Lagerfeld (« Il a pondu quatre crinolines de dernière minute ! »), la date butoir du défilé, tout cela génère beaucoup de stress et d'insécurité. Ce milieu perfectionniste les gère par une consommation intensive de bonbons et par un recours massif au niveau d'existence VIOLET.
Tout événement imprévu, même s'il est anodin, a une signification : « Si quelque chose tombe du cintre, c'est que ça va plaire. Quand on pique le mètre, c'est du travail. Il y a des tas de trucs comme cela dans la couture de toute façon. Des tas de petites choses du genre “renverser une boîte d'épingles, c'est une dispute”. » Heureusement, dans ce dernier cas, il y a une parade : « En jeter sept par-dessus l'épaule en disant “Je m'en fous”. Ça trompe le sort. »
Parfois la situation est plus grave. « Ah oui, quand les ciseaux tombent par terre, c'est une mauvaise nouvelle. Ça porte malheur, c'est une annonce de mort, une mauvaise nouvelle. C'est une mort, oui. » D'ailleurs Madame Jacqueline se souvient : « Les ciseaux s'étaient plantés dans la direction de la personne. Elle avait un ami, donc ils ont certainement fini la soirée ensemble. Quand ils sont rentrés, eh bien, ils ont glissé sur une plaque de verglas et ils sont morts tous les deux. Quand on a appris ça, tout le monde était retourné. […] Tout le monde se rappelait ces fameux ciseaux. »
Dans l'atelier de Madame Cécile, où tout est bien sûr cousu à la main, les accidents ne sont pas rares : « Quand on se pique, chaque doigt a une signification. La main droite, c'est le travail et la main gauche, c'est le cœur. Ça commence comme ça. Quand on se pique le pouce, c'est de la joie. Après ce doigt-là, c'est l'ennui, puis amour lettre et départ. Main droite travail, main gauche cœur. »
Par bonheur, des rituels permettent de rendre le sort favorable : « Quand il y a des jeunes filles célibataires qui travaillent sur une robe de mariée, elles mettent un de leurs cheveux dans la robe, elles brodent un de leurs cheveux, et puis normalement elles se marient dans l'année. » Toutes les couturières rient en racontant cela… mais cela ne les empêche pas de pratiquer assidûment la méthode.
Source : Loïc Prigent. Signé Chanel. Paris (France) ; Arte Vidéo ; 2005.
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sam 24 avr 2010, 11:00