Pendant six mois, à Caen, Florence Aubenas a partagé le difficile quotidien de personnes que la crise contraint à passer de petit boulot en petit boulot, expérience d'immersion dont elle a tiré un livre, Le Quai de Ouistreham. À l'occasion de sa parution, Philosophie Magazine a fait dialoguer la journaliste avec le philosophe Bruce Bégout. Voici un court extrait de leurs échanges :
Bruce Bégout : Ces individus parcellarisés ne sont pas devenus des loups les uns pour les autres. Il y a une forme de solidarité et d'honnêteté qui se maintient. Ce qu'Orwell appelait la décence ordinaire (common decency) : une pratique populaire de bienveillance commune, une forme prémorale de bonté, un sens spontané de ce qui doit se faire.
Florence Aubenas : C'est d'autant plus frappant qu'il règne dans le travail précaire une grande concurrence : il y a plus de demandeurs d'emploi que d'emplois. Quand on lutte pour obtenir deux heures de ménage dans la zone de non-droit qu'est le travail précaire, on est tous des concurrents directs. Et, pourtant, dans ce monde si difficile, on n'hésite pas à vous prêter une voiture. C'est ce qui m'est arrivé : si j'ai pu aller travailler sur les quais, à 15 km du centre, c'est qu'on m'a prêté une voiture pendant six mois ! Quand on sait que la voiture est la condition sine qua non pour décrocher quelques heures de ménage, on comprend la signification de cette générosité. Il existe un véritable « savoir-vivre ensemble », une intuition très forte qu'on ne peut s'en sortir qu'ensemble.
B. B. : Cette décence ordinaire dont parle Orwell n'est pas innée, elle est issue d'une pratique quotidienne, de conditions socioculturelles. Malgré la concurrence qui pourrait opposer les individus, il n'y a pas de volonté de domination. La décence, c'est exactement cela, le refus de dominer, d'écraser l'autre. Il ne s'agit pas de dire que les classes populaires sont par essence plus morales que les autres, qu'elles possèdent un sens moral inné. Cette décence tient aux conditions de vie qui encouragent cette socialité immanente, cette pratique ordinaire de l'entraide, de la confiance mutuelle, du lien social minimal et fondamental. Comme le suggère La Boétie, dans son Discours de la servitude volontaire, les structures hiérarchiques entraînent une répercussion de la violence subie sur l'inférieur que vous dirigez. À chaque échelon, chacun s'identifie au dominant en se faisant le dominant d'un subalterne. Mais quand vous n'avez pas d'inférieur, quand il n'y a pas plus précaire et plus bas que vous, vous ne pouvez humilier personne. La vulnérabilité de ceux qui sont au bout de la chaîne crée une solidarité instinctive, particulièrement sensible dans cet univers où l'espace et le temps atomisés fragilisent les individus. L'homme n'est pas simplement un animal social, il est aussi un être de soin et d'entraide. Il est normal que, dans des situations éprouvantes, il cherche quelqu'un qui puisse prendre soin de lui ou dont il prendra soin. Ce sont les conditions de vie et les pratiques sociales qui créent cette entraide.
F. A. : Sans elle, la vie n'est pas possible ! Un soir, sur le quai de Ouistreham, devant le ferry, j'ai croisé le regard de Marilou, une jeune femme de 20 ans. Elle venait d'être embauchée en CDD comme moi. Pétries d'inquiétude sur ce qui nous attendait à bord du bateau, nous sommes tombées dans les bras l'une de l'autre. Alors que nous ne nous connaissions pas, nous nous sommes tout de suite dit que nous ferions du covoiturage, que nous passerions l'une chez l'autre, que nous pourrions compter l'une sur l'autre.
La sociocratie maintient l'existence de structures hiérarchiques indispensables au fonctionnement opérationnel quotidien, cependant par l'organisation en cercles unis par le double lien, elle construit des hiérarchies fondées sur la compétence où le seul pouvoir est celui de l'argumentation. Ainsi, elle exclut naturellement toute possibilité d'être « le dominant d'un subalterne » à qui l'on fait subir une « violence » et que l'on pourrait « humilier ». Il me semble qu'elle crée ainsi naturellement « les conditions de vie et les pratiques sociales » permettant l'émergence naturelle de la décence commune à tous les niveaux de la société et pas seulement chez les plus précaires.
Source : Florence Aubenas & Bruce Bégout (interviewés par Cécilia Bognon-Küss & Martin Legros), "Dans la peau des précaires", Philosophie Magazine, N° 38, avril 2010, p. 30-35.
Ressource : Florence Aubenas. Le Quai de Ouistreham. Paris (France) ; Éditions de l'Olivier ; 2010.
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