Ce blog s'est fait plusieurs fois écho de l'utilisation de la honte pour maîtriser le niveau d'existence ROUGE : cf., par exemple, “La sécurité rien qu'en appuyant sur un bouton” et “La vie en rose”.
Même si elles sont souvent efficaces, je suis toujours un peu réservé face à ces méthodes pour des raisons éthiques et pratiques :
- Il me semble préférable, chaque fois que cela est possible, de faire changer les personnes dominées par un niveau d'existence au nom de motivations positives plutôt que négatives ;
- L'utilisation de la honte avec ROUGE induit un risque de représailles ;
- Rien ne garantit le résultat sur la Spirale Dynamique, la personne soumise à la honte pouvant rester en ROUGE, revenir en VIOLET ou passer en BLEU.
Pourtant, cette fois-ci, l'utilisation que la justice turque fait de la honte me semble fort astucieuse. En Turquie, la législation permet de commuer les peines de prison inférieures à trois ans des condamnés dont c'est la première peine en un contrôle judiciaire, accompagné d'un travail général et… d'une obligation de lire ! Parfois certains jugent choisissent le type de livres auxquels ils condamnent les accusés : par exemple, Hayrettin, qui avait frappé son épouse et son fils, doit lire cinq livres portant sur les rapports familiaux et l'éducation des enfants, ou Özgür Solmaz, qui avait tiré des coups de revolver en l'air lors d'une dispute avec des amis, doit lire des livres sur les dangers des armes à feu. D'autres fois, le simple fait de lire est considéré comme rédempteur.
La première peine de ce genre a été prononcée en 2006, et Alparslan Yigit, coupable d'ébriété et de tapage, raconte ainsi ce qu'il a vécu quand il a été obligé de lire une heure et demie par jour :
— De quoi vous a-t-on accusé ?
— On a dit que je m'étais comporté grossièrement, que j'ai hurlé alors que j'étais saoul.
— Comment avez-vous réagi à l'énoncé de la peine ?
— J'ai demandé au juge de me traiter comme tout le monde. Je lui ai dit : « Si vous me condamnez à lire un livre, les gens vont se moquer de moi ! » Pour moi, lire un livre, c'était comme faire la vaisselle à la maison. Mais le juge a maintenu cette peine. Je me suis enfui à Ankara. J'étais très perturbé.
— Pourquoi êtes-vous revenu ?
— Je suis resté six mois loin de chez moi. Puis je me suis rendu compte que je ne serais pas tranquille à moins de faire cette lecture.
— Comment vous sentiez-vous en entrant pour la première fois dans la bibliothèque ?
— Au début, c'était horrible. J'avais l'impression qu'on me torturait et que tous les habitants de la ville m'observaient et se moquaient de moi.
— Quel était le titre du premier livre ? Avez-vous vraiment lu ?
— J'ai commencé avec un livre sur les écrivains turcs. J'ai également lu la biographie d'Atatürk. C'étaient vraiment de gros livres. J'ai mis un mois entier à les lire. En réalité, je faisais semblant, je ne faisais que tourner les pages. Quand on m'a dit que le juge m'interrogerait sur le contenu, je me suis mis à lire vraiment. Je ne souhaite ça à personne, même à mon pire ennemi.
— Vous est-il arrivé de vous dire que la prison aurait été préférable ?
— C'est ce que je pensais. Mais le juge m'avait dit que le séjour en prison serait mentionné dans mon casier judiciaire et que je ne retrouverais donc plus de travail. Sans ça, qu'est-ce que ç'aurait été de passer quinze jours en prison ? J'en serais sorti la tête haute et j'aurais été fier de retrouver mes amis au café.
— Et alors, maintenant, vous ne marchez pas la tête haute ?
— Pas complètement. Je sais que les gens rigolent dans mon dos. Cela dit, j'ai appris beaucoup de choses qu'eux ignorent. Moi aussi je peux me moquer d'eux.
— Est-ce que vous avez continué à lire depuis ?
— J'ai compris que lire n'était pas si affreux que ça. Je me suis dit que le savoir avait du bon. J'aime bien les livres d'Ahmet Rasimet et de Refik Halit Karay. Maintenant, je lis à chaque fois que j'en ai l'occasion.
Ainsi, la honte rend le vMème ROUGE inconfortable, mais la lecture pousse positivement le délinquant vers BLEU.
Source : Bakr Sidqi, "Pire que la prison, la lecture", Courrier international, N° 978, 1 août 2009, p. 25.
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