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Dimanche 26 février 2012
Le Myanmar en couleurs et plus (3/4)
[Première partie] [Deuxième partie]
BLEU. Ce vMème est surtout présent par le bouddhisme, religion de 89 % des Birmans — on compte aussi 4 % de chrétiens et 4 % de musulmans qui ont fait l'objet de persécutions par la junte militaire et qui étaient quasiment inexistants dans les régions que nous avons visitées.
Comme la Thaïlande, le Myanmar pratique le bouddhisme theravâda, ou bouddhisme du Petit Véhicule, qui, conformément à la doctrine originelle de Bouddha, affirme qu'on ne peut attendre de personne l'illumination, et que seuls un travail et une recherche personnels peuvent y conduire. Comme nous l'avons vu, le bouddhisme n'est jamais pratiqué au Myanmar qu'en conjonction avec des croyances issues des niveaux d'existence VIOLET et ROUGE, comme le culte des nats. Cela ne l'empêche pas d'être l'objet d'une extraordinaire dévotion.
Vers l'âge de dix ans, tout enfant fait un séjour d'au moins une semaine dans un monastère. Il revêt la robe rouge foncé — rose pour les filles —, a le crâne rasé, suit un enseignement religieux et participe aux offices et à la collecte des offrandes.

Un second séjour a généralement lieu vers l'âge de 20 ans, mais nécessite l'accord du conjoint ou des parents pour ceux qui sont encore célibataires. Beaucoup de Birmans pratiquent en plus des retraites régulières dans les monastères pour prier et méditer, parfois tous les ans.
Pour améliorer leur karma et ainsi échapper aux terribles enfers bouddhistes et s'assurer une réincarnation favorable, les Birmans multiplient les offrandes. Même les plus pauvres dans les moments les plus défavorables de leur vie trouvent le moyen de donner quelque chose aux moines et aux temples.
Tout d'abord, les Birmans offrent à manger aux moines. Tous les matins, ceux-ci sortent en file avec leur bol à aumônes. Ils ne réclament rien, mais les gens les arrêtent pour leur donner du riz ou d'autres aliments. C'est un honneur pour un Birman de nourrir un moine. Aussi, quand après la répression de 2007, les moines ont pratiqué la politique du « bol renversé » et ont refusé les dons des policiers et des militaires, c'était le pire affront que l'on puisse faire aux représentants du régime.
Les Birmans donnent aussi de l'argent dans les pagodes. Dans chacune d'entre elles, on trouve de grandes boîtes transparentes qui se remplissent de billets au fur et à mesure de la journée.

Enfin, la contribution préférée des Birmans à leurs pagodes consiste à aller y coller des feuilles d'or. Partout ! Sur les stûpa, sur les représentations de Bouddha, etc.

À la pagode Phaung Daw Oo sur le lac Inle, il y en a tant qu'on ne distingue même plus les formes des statues !

Depuis, il est interdit de coller des feuilles d'or sur les têtes des statues. Ces feuilles sont fabriquées à Mandalay dans des ateliers où les hommes aplatissent des lingots d'or avec une masse, et les femmes découpent les feuilles et les collent sur du papier de bambou.

En empilant des feuilles d'un millième de millimètre d'épaisseur, les Birmans réussissent par exemple à faire en moins d'un siècle une couche d'or de 20 cm qui recouvre et rend difforme le corps du Bouddha de la pagode de Mahamuni à Mandalay.

Ajoutons que répondant à la dévotion du peuple, les moines birmans nous ont paru beaucoup plus respectueux des règles bouddhistes que leurs homologues cingalais, thaïlandais ou cambodgiens.
Au-delà de BLEU. Nous n'avons pas rencontré les vMèmes au-delà de BLEU au cours de notre périple. Ils sont quasiment inexistants dans les classes populaires, et sans doute rares dans les milieux politiques et économiques qui doivent aussi culminer en ROUGE et/ou BLEU.
Le passage du Myanmar vers ORANGE ne semble pas devoir être immédiat, même si le régime évolue vers plus de démocratie. En effet, les Birmans sont satisfaits du niveau d'existence BLEU — même les femmes considérées comme impures et étant contraintes de demander à un homme de coller pour elles les feuilles d'or sur les statues de Bouddha. Il n'y a donc pas eu de point β et il est donc difficile de considérer la dictature militaire ROUGE comme un creux γ présageant un passage vers ORANGE. Cependant, le 15 février dernier, Aung San Suu Kyi a affirmé qu'elle avait pour ambition de voir la Birmanie dans dix ans « devant tous les pays de l'Asean » — Association des nations de l'Asie du Sud-Est regroupant l'Indonésie, la Malaisie, les Philippines, Singapour et la Thaïlande —, alors qu'elle en est aujourd'hui le plus pauvre.
Mardi 21 février 2012
Le Myanmar en couleurs et plus (2/4)
ROUGE. La position de ROUGE est un peu paradoxale en Birmanie. Bien sûr, le pays a largement franchi ce niveau d'existence, mais son expression excessive est très mal perçue, comme souvent en Asie, plus même peut-être à cause de l'ennéatype de la culture locale sur lequel nous reviendrons dans notre dernier article.
Le vMème ROUGE est présent dans la spiritualité birmane avec les nats supérieurs. Dans un premier temps, il s'agissait d'un culte en VIOLET des ancêtres. Puis s'ajoutèrent des dieux hindous « birmanisés ». Enfin les nats supérieurs furent identifiés aux esprits d'êtres humains particulièrement admirés pour leur courage ou leur générosité — rois, nobles, soldats, prêtres — et qui avaient péri injustement de mort violente. Les nats errent sur terre et ont des besoins que les hommes doivent satisfaire sous peine de s'exposer à leur vengeance. Pour les sédentariser et mieux les servir, on leur construisait des temples et des autels beaucoup plus prestigieux que ceux destinés aux nats inférieurs. C'est particulièrement autour du mont Popa qu'était pratiqué leur culte.
À la grande fureur des bouddhistes, les nats se multipliaient. Le roi Anawrahta qui, régna de 1044 à 1077, chercha à éradiquer leur adoration : interdiction des cérémonies, destructions des autels, proscription des sacrifices d'animaux, etc. Cette politique fut un échec cuisant. Le roi décida alors de sélectionner un nombre restreint de nats — 21, 15 ayant été ajoutés après sa mort —, inventa Thagyamin le roi des nats protecteur de Bouddha, et introduisit le culte des nats dans les pagodes bouddhistes. Aujourd'hui encore, les Birmans parlent des « 37 nats officiels » :

L'expression sous-entend bien sûr qu'il y en a des officieux… en nombre indéterminé ! Aujourd'hui le culte des nats est florissant, même dans les villes : à Yangon, dans la pagode Botataung — une pagode exceptionnelle au stûpa creux —, le pavillon des nats est fort fréquenté, notamment pas les étudiants qui viennent demander à Thurathadi la réussite de leurs examens. On dit parfois que les Birmans comptent sur les nats dans cette vie, et sur Bouddha après la mort.
Une expression plus tragique du vMème ROUGE a bien sûr été donnée par les dictatures militaires qui se sont succédé après le coup d'État du général Ne Win en 1962. La junte militaire au pouvoir de 1988 à 2011 a créé un régime d'une férocité rare qui n'a pas hésité à réprimer dans le sang les manifestations d'opposition et qui a multiplié les prisonniers politiques. Figure emblématique de l'opposition, Prix Nobel de la paix en 1991, Aung San Suu Kyi a passé près de 20 ans en prison ou en résidence surveillée. Prononcer son nom était suffisant pour risquer des ennuis graves avec la police, et les Birmans l'appelaient simplement et respectueusement « La Dame ». En novembre 2010, des élections ont lieu, qu'Aung San Suu Kyi, libérée au même moment, appelle à boycotter et que la communauté internationale considère être truquées.
Pourtant, le 4 février 2011, Thein Sein est nommé président de la République, et dès lors, tout s'accélère : le 30 mars, la junte militaire est dissoute ; en août, des pourparlers commencent avec les minorités ethniques en lutte contre le régime ; en octobre, 200 prisonniers politiques sont libérés ; en décembre, le LND, le parti d'Aung San Suu Kyi est légalisé ; en janvier 2012, un cessez-le-feu est signé avec la minorité Karen et 651 nouveaux prisonniers politiques sont libérés ; début février, c'est avec l'ethnie Mon qu'un cessez-le-feu est conclu ; hier, 20 février, le parti de Aung San Suu Kyi a déclaré que les restrictions à son action avaient été levées et qu'il pouvait « faire campagne librement » pour les élections législatives partielles d'avril prochain.
Patricia et moi étions en Birmanie en décembre 2011, et des marchands de rue vendaient librement des photos de « La Dame » et de son père, le général Aung San, qui a joué un rôle déterminant dans l'indépendance du pays et qui est tout autant admiré qu'elle. Cela n'empêchait pas certains Birmans d'être sur la réserve : de nombreux militaires sont encore aux commandes et la censure continue de s'exercer.
Nul ne peut savoir comment va évoluer la situation politique du pays. Trois scénarios au moins sont envisageables :
- Que ce soit parce que la libéralisation était un trompe-l'œil ou simplement parce qu'elle ne supporte pas de perdre le contrôle du pays, l'armée reprend le pouvoir assez rapidement à la faveur d'un nouveau coup d'État.
- Thein Sein se révèle être le Gorbatchev birman. Il lance une série de réformes que rejettent à la fois l'armée et l'opposition traditionnelle birmane. Une période de chaos, suivie d'une reprise en main par l'armée, est alors probable.
- Thein Sein et Aung San Suu Kyi sont à la Birmanie ce que Frederik de Klerk et Nelson Mandela ont été à l'Afrique du sud. Ils œuvrent ensemble à la création d'un État de droit, à une réconciliation nationale, à une paix durable avec les minorités ethniques, et à un redémarrage de l'économie.
Le premier scénario n'est pas totalement impossible, la junte militaire ayant déjà fait plusieurs fois un pas en avant vers la démocratie, avant d'enchaîner sur deux pas en arrière. Il est néanmoins peu probable. Les sanctions économiques occidentales ont poussé le Myanmar dans les bras de la Chine intéressée par ses ressources pétrolières et minières, et plus encore peut-être par sa façade maritime sur l'Océan indien. La Chine a soutenu le régime et a multiplié les projets et réalisations dans le pays : pipelines, routes, infrastructures diverses, etc. Si cela continue ainsi, la Birmanie va devenir une province chinoise. Profondément nationalistes, les militaires ne le souhaitent pas. La seule solution pour eux est alors de rééquilibrer leurs échanges avec des pays occidentaux : l'Europe, les États-Unis et surtout l'Inde, l'autre superpuissance voisine avec laquelle la Birmanie partage une part de sa culture et une part de son histoire — ce sont deux anciennes colonies de l'Empire britannique. Une évolution démocratique est une condition de ce changement : elle a commencé. De son côté, Aung San Suu Kyi a eu une attitude courageuse et positive. Tout en restant vigilante, lucide et consciente que « rien n'est irréversible », elle a déclaré croire en la sincérité de Thein Sein, a affirmé avoir avec lui des « objectifs communs », et a même estimé possible de participer dans le futur au gouvernement. Si elle réussit à convaincre le reste de l'opposition, dont une partie reste très circonspecte, de l'accompagner dans cette démarche coopérative, le troisième scénario a une bonne chance de se réaliser. Sinon la Birmanie s'engagera sans doute sur le second.
ROUGE toujours, le Myanmar est 180e dans le dernier classement de l'indice de perception de la corruption de l'ONG Transparency International. Sur 182.
Jeudi 16 février 2012
Le Myanmar en couleurs et plus (1/4)
D'une superficie comparable à celle de la France — c'est le plus vaste État de l'Asie du Sud-Est continentale —, le Myanmar compte environ 54 millions d'habitants répartis en plus d'une centaine d'ethnies différentes et à peu près autant de langues. Les Burmans — à ne pas confondre avec Birmans qui est le gentilé des habitants du pays — constituent l'ethnie principale avec 70 % de la population ; le second groupe est celui des Shans avec 10 % des habitants du pays. Au cours du séjour que Patricia et moi avons fait au Myanmar, nous n'avons côtoyé que ces deux peuples, et l'étude qui suit ne concerne donc qu'eux. Notamment, il existe au sud du pays des tribus animistes culminant en VIOLET et que nous n'avons pas rencontrées.
Le Myanmar, plus exactement depuis 2010 la République de l'Union du Myanmar, est le nouveau nom de la Birmanie. Il a été imposé par la junte militaire qui a dirigé le pays, et est contesté par certains opposants au régime et par certains pays. Il est toutefois le terme utilisé par l'Organisation des Nations unies et dans cette série d'article, nous utiliserons indifféremment les deux appellations. La carte ci-dessus montre la situation géographique particulière du pays qui partage une frontière avec la Chine et une autre avec l'Inde. Les conséquences géopolitiques de ce voisinage sont colossales et permettent de mieux comprendre l'histoire du pays et son évolution récente. Nous y reviendrons.
BEIGE. Au Myanmar, le PIB par habitant était en 2010 de 700 $ selon le FMI, de 1400 $ selon la CIA, soit entre 1,90 et 3,80 dollars par jour. Comme souvent dans ce genre de pays, ces chiffres effarants à nos yeux d'Occidentaux donnent une image inexacte de la réalité économique. Sauf peut-être dans les villes, les Birmans vivent dans une très grande pauvreté, mais pas dans la misère. Notamment grâce au fleuve Irrawaddy et à ses affluents, la plaine centrale, où se concentre la plupart de la population, est très fertile. Le Myanmar réussit à exporter du riz, alors que les Birmans en sont pourtant les plus gros consommateurs en Asie. Les 2000 kilomètres de côte assurent aussi une pêche assez abondante. En général, les besoins alimentaires des habitants sont satisfaits, et à toute heure du jour, les marchés et les petits restaurants de rue sont fort bien achalandés : « Les Birmans mangent tout le temps » nous a affirmé notre guide.

Cependant, d'autres aspects du pays peuvent créer une insécurité au niveau du vMème BEIGE. Le climat est difficile : de mars à octobre se succèdent des chaleurs difficilement supportables même pour les natifs du pays et les pluies torrentielles de la mousson. Les ouragans ne sont pas rares et prennent parfois des proportions catastrophiques. Les 2 et 3 mai 2008, le cyclone Nargis, dont les vents atteignent 240 km/h, provoque une vague de 3,50 mètres de haut et des pluies diluviennes qui ravagent la capitale Yangon et la zone du delta. Le nombre de morts est estimé à 138 000, de sans-abri à 2 millions, et 800 000 personnes ont dû être déplacées parce que leurs maisons étaient détruites. Même s'ils en parlent avec une retenue et une pudeur très orientales, les Birmans sont encore marqués par ce désastre.
VIOLET. Dans un pays sans système de retraite ou d'assurance-maladie, ce vMème est une conséquence indispensable des conditions de vie. Les différentes générations d'une famille vivent ensemble. Lors d'un mariage, le nouveau couple va vivre dans la famille du mari, sauf si cela conduisait les parents de l'épouse à se retrouver seuls, auquel cas il va s'installer chez eux. Les anciens sont respectés et honorés.
VIOLET se manifeste aussi sur le plan spirituel. Les Birmans croient que toute chose contient un esprit qu'il faut se concilier par des offrandes. Le culte de ces esprits, les nats inférieurs, vient d'Inde, et malgré tous ses efforts, le bouddhisme n'a jamais pu l'éradiquer. Le gouvernement birman préfère, lui, l'utiliser. Ayant besoin de bois pour cuire leur nourriture et chauffer leurs maisons, les paysans coupaient des arbres dans les forêts qui entourent le mont Popa. Dans un premier temps, ils ont été menacés de 3 ans de prison, mais cela n'eut aucun effet. L'État a alors installé un panneau et un autel pour les nats :

Les Nats et les arbres
Il y a des nats qui vivent sous les arbres. Leur royaume est la forêt. Les Nats sont…
Bien contents si quelqu'un plante, et tous les bonheurs sont pour lui,
Très fortement en colère si quelqu'un coupe, et il a tous les malheurs pour la vie.
Quand les Birmans ont lu ce texte en forme de petit poème, la déforestation sauvage a immédiatement cessé.
La superstition du peuple birman est légendaire. Comme nous l'avions évoqué dans l'article “Des rites pour ou contre une dictature”, la junte militaire ne prenait pas une décision importante sans tenir compte des chiffes porte-bonheur : par exemple, quand la capitale a été déplacée en 2005 de Yangon à Naypyidaw, le déménagement de 11 ministères a été fait le 11 novembre à l'aide de 11 bataillons et 1100 camions militaires. L'opposition n'est pas en reste : en 1988, le 8 août à 8h08, elle déclenche une grève générale ; mauvais calcul, la répression a été sanglante et a fait près de 3000 morts.
Chacun des huit jours de la semaine — eh oui, le mercredi compte double — a un animal fétiche. Dans les pagodes, le stûpa central est entouré de huit autels, un pour chaque jour, avec une statue de Bouddha protégé derrière lui par une déesse et devant par une représentation de l'animal du jour :

Pour s'assurer des jours heureux, les Birmans arrosent successivement les trois statues, trois gobelets d'eau pour chacune les jours ordinaires, autant de gobelets que d'année de vie les jours d'anniversaire.
Samedi 11 février 2012
Garantie
Du 29 juillet au 20 août 2011 a eu lieu en Colombie le Mondial Sub-20, la Coupe du monde de football des moins de 20 ans. La manifestation a été un succès, et la cérémonie de clôture à Bogotá fort réussie. Quand dans les mois qui ont suivi, l'État colombien a vérifié les comptes, le contrôleur a été surpris par la présence d'une dépense de 5 millions de pesos (un peu plus de 2100 €) versés en honoraires à Jorge González pour « services météorologiques ».
Interrogée sur la nature de cette prestation, Ana Marta Pizarro, la chargée de la manifestation, a expliqué qu'il s'agissait de la collaboration « essentielle » d'un chaman pour éloigner la pluie lors de la fête finale de la Coupe.
La part de votre personnalité habitée par le vMème VIOLET sera ravie d'apprendre qu'il n'a pas plu le jour J.
Source : "Du chamanisme sur les deniers publics", Courrier international, N° 1108, 26 janvier 2011, p. 55.
Lundi 6 février 2012
Échapper à la règle de la morgue (3/3)
[Première partie] [Deuxième partie]
Cet environnement totalement différent où l'ex-membre du gang peut être à l'abri, cette autre planète, existe, non pas physiquement, mais culturellement. Le meilleur moyen pour un homie de quitter son gang est de se convertir et de devenir un hermano ou une hermana (frère ou sœur en Dieu).
L'offre spirituelle en Amérique centrale est majoritairement chrétienne, avec une Église catholique encore dominante mais en net recul, et des Églises évangéliques en pleine expansion et qui partagent quatre caractéristiques fondamentales : conservatisme théologique, frontières communautaires fortes, accent mis sur la guérison et l'extase cathartique, et piété stricte. C'est vers elles que se tournent les homies désireux de changer de vie. Les raisons sont multiples.
D'abord, il y a une ressemblance de structure entre les gangs et les Églises évangéliques qui facilite probablement l'intégration des homies. Ce sont tous les deux des institutions insatiables, au sens du sociologue Lewis Coser : elles font une distinction forte entre membres et non-membres, elles demandent à leurs membres une grande disponibilité en temps et une loyauté exclusive et indivisible.
Ensuite, l'Église évangélique est en contrepartie généreuse avec ses membres. Elle fournit aux anciens homies une interaction et une présence constantes qui les aide à lutter contre les addictions. Les pasteurs ou les membres de l'Église assistent dans la recherche d'un travail en donnant des contacts et des recommandations ; en attendant, elles peuvent les dépanner matériellement en donnant de la nourriture et des produits de base.
De plus, là où l'Église catholique se contente d'une action sociale semblable, l'Église évangélique considère que le problème est avant tout spirituel. Le hermano doit participer régulièrement aux offices, mais aussi au cours de la semaine à des réunions régulières qu'organisent entre eux les membres de l'Église. L'immense majorité d'entre eux décrivent d'ailleurs le moment où ils décident d'adhérer à une Église évangélique comme un moment de conversion spirituelle : le plus souvent, ils entrent en contact avec des émotions, pleurent pour la première fois depuis des années devant une autre personne, membre de l'Église ou prêtre, et sentent alors l'appel de Dieu. Désormais la Bible est un talisman qui leur assure la protection divine contre leurs ennemis et les membres de leur ancien gang.
Enfin l'Église évangélique traite directement le problème de la honte. Sur le plan psychologique, elle organise des ateliers sur la gestion de la colère et l'estime de soi. Sur le plan spirituel, comme le nouveau converti est considéré par ses anciens camarades comme un maricòn, une tapette, l'Église évangélique recadre les pratiques associées à la virilité dans le barrio (boire, aller en discothèque ou multiplier les relations sexuelles) comme une faiblesse. Le hermano est félicité pour ses succès et sa force dans la « conquête des péchés » : il est un Hombres de Valor.
En contrepartie, le nouvel hermano doit avoir une vie irréprochable. L'Église évangélique exerce un contrôle strict des 5 P : pelo (se couper les cheveux), pantalòn (porter un pantalon), pintura (ne pas se maquiller), pelota (pas de football notamment le dimanche) et parranda (pas de surprise-partie, ni de discothèque). Bien entendu, alcool, drogues et tabac sont aussi totalement proscrits.
Du point de vue de la Spirale Dynamique, on a là tous les ingrédients d'un accompagnement de la transition de ROUGE à BLEU.
Les maras savent bien faire la différence entre valeurs profondes et valeurs de surface. Le converti doit être investi à 100 % dans sa nouvelle foi, et le gang le surveille jour et nuit, ne serait-ce que pour vérifier qu'il ne se lance pas dans des activités délictueuses concurrentes : « Si tu veux partir pour suivre la voie de Dieu, c'est bon. Nous t'aiderons. Mais si tu triches avec le barrio et avec Dieu, nous te couperons les mains et les pieds. » Le contrat — pas d'arme, pas de drogue et les 5 P — doit être respecté au pied de la lettre : un ex-membre d'un gang vu en train de fumer à la porte de l'église juste avant l'office peut voir débarquer ses anciens camarades, être sorti de l'église pendant la messe, et exécuté sur le parvis.
*–*–*–*–*
Les travaux de Robert Brenneman à l'origine de ces trois articles ont un intérêt plus général que le simple cas des maras d'Amérique centrale. Pour les amateurs de Spirale Dynamique, ils sont une indispensable description d'une transition. Ils sont aussi une piste de réflexion pour lutter contre la violence des gangs : nécessité de comprendre le rôle de l'humiliation et le besoin du respect, développer des visions alternatives de la masculinité, offrir des structures d'accueil temporairement « insatiables », fournir une Vérité Ultime saine, etc.
Source : Robert Brenneman. Homies and Hermanos : God and Gangs in Central America. New York (New York) ; Oxford University Press ; 2011.
Mercredi 1 février 2012
Échapper à la règle de la morgue (2/3)
La règle de la morgue est particulière aux maras. Aux États-Unis par exemple, l'appartenance aux gangs de rue est une étape de la vie, et l'âge adulte venu, la plupart des membres quittent le gang, même si c'est pour d'autres activités délictueuses. La règle de la morgue a toutefois une fonction positive. Même s'il peut décourager certains jeunes de devenir un homie, le cri de ralliement ¡Hasta la morgue! n'est pas qu'une menace ; c'est aussi un rituel qui renforce la mara et accroît la solidarité en affirmant comme sacrées les valeurs du gang.
S'il n'y avait pas la règle de la morgue, quitter sa mara serait quand même très difficile. Que faire d'autre dans des pays où avoir un travail stable est considéré comme une chance ? Les homies partent avec les handicaps d'un manque de formation et d'un casier judiciaire souvent chargé, sans compter que les tatouages constituent une marque d'infamie qui les signale aux éventuels employeurs, aux policiers, aux milices et à la société en général. De plus nombre d'entre eux ont gagné dans les gangs une ou plusieurs addictions à l'alcool, à la drogue ou au sexe qu'ils ne pourraient plus satisfaire en cas de retrait.
Pourtant, de nombreux jeunes désirent quitter leur mara. Les raisons en sont multiples. Certains désirent fonder une famille. D'autres sont déçus par la vie du gang et son stress perpétuel : « Le gang m'a usé. » Surtout, beaucoup ont peur de la mort. Les homies sont victimes d'un effet boomerang : pour gagner le respect, ils doivent multiplier les violences, et plus ils commettent de violence, plus ils se font d'ennemis et risquent d'être tués. De surcroît, gardant les bonnes habitudes acquises pendant la dictature, la police pratique volontiers le « nettoyage social » : des milices enlèvent, torturent puis exécutent les membres des gangs.
Cependant la crainte de la mort n'est ni nécessaire, ni suffisante pour expliquer les désirs de départ. Au cœur des motivations, nous retrouvons la problématique de ROUGE : la honte.
Même s'il passe une grande partie de sa vie avec les autres membres du gang, le homie n'est pas réellement isolé de son ancien milieu. Il continue à vivre dans le même barrio où il reste proche de sa famille et croise ses anciens amis et voisins. Bien évidemment, ces personnes, qui sont victimes des gangs, lui manifestent directement ou indirectement leur désapprobation. Ainsi la violence ne fait qu'ajourner l'expérience de la honte et sème les graines d'une nouvelle honte.
Une mara est organisée un peu comme une franchise : des gangs locaux, des clicas, adhèrent à une mara et, pourvu qu'ils s'opposent aux clicas de la mara rivale, ils disposent d'une large autonomie. De temps en temps la mort du leader d'une clica donne une chance de pouvoir partir sans trop de crainte de représailles. Parfois le leader n'est pas assez compétent ou motivé pour appliquer la règle de la morgue et éliminer les déserteurs. Mieux vaut cependant ne pas s'y fier.
Il existe une solution intermédiaire : devenir un calmado, un réserviste qui garde ses tatouages, respecte la mystique du gang, hait le gang rival, assiste régulièrement à des réunions de la mara, accepte de participer à des opérations exceptionnelles, et reste en contrepartie protégé par la mara. Le calmado est surveillé : malheur à lui s'il essaye de participer à des opérations illégales en free-lance ou pour une autre organisation.
Il est possible aussi d'émigrer vers un autre pays d'Amérique centrale ou vers el Norte, les États-Unis, mais les gangs étant transnationaux, cette solution n'est ni facile ni sûre.
Que faire alors ? Rudolfo Kepfer, un psychiatre clinicien qui travaille avec des homies en prison ne voit qu'une possibilité : « Les envoyer sur une autre planète. »
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jeu 20 mar 2003, 04:19