[Première partie] [Deuxième partie]
Cet environnement totalement différent où l'ex-membre du gang peut être à l'abri, cette autre planète, existe, non pas physiquement, mais culturellement. Le meilleur moyen pour un homie de quitter son gang est de se convertir et de devenir un hermano ou une hermana (frère ou sœur en Dieu).
L'offre spirituelle en Amérique centrale est majoritairement chrétienne, avec une Église catholique encore dominante mais en net recul, et des Églises évangéliques en pleine expansion et qui partagent quatre caractéristiques fondamentales : conservatisme théologique, frontières communautaires fortes, accent mis sur la guérison et l'extase cathartique, et piété stricte. C'est vers elles que se tournent les homies désireux de changer de vie. Les raisons sont multiples.
D'abord, il y a une ressemblance de structure entre les gangs et les Églises évangéliques qui facilite probablement l'intégration des homies. Ce sont tous les deux des institutions insatiables, au sens du sociologue Lewis Coser : elles font une distinction forte entre membres et non-membres, elles demandent à leurs membres une grande disponibilité en temps et une loyauté exclusive et indivisible.
Ensuite, l'Église évangélique est en contrepartie généreuse avec ses membres. Elle fournit aux anciens homies une interaction et une présence constantes qui les aide à lutter contre les addictions. Les pasteurs ou les membres de l'Église assistent dans la recherche d'un travail en donnant des contacts et des recommandations ; en attendant, elles peuvent les dépanner matériellement en donnant de la nourriture et des produits de base.
De plus, là où l'Église catholique se contente d'une action sociale semblable, l'Église évangélique considère que le problème est avant tout spirituel. Le hermano doit participer régulièrement aux offices, mais aussi au cours de la semaine à des réunions régulières qu'organisent entre eux les membres de l'Église. L'immense majorité d'entre eux décrivent d'ailleurs le moment où ils décident d'adhérer à une Église évangélique comme un moment de conversion spirituelle : le plus souvent, ils entrent en contact avec des émotions, pleurent pour la première fois depuis des années devant une autre personne, membre de l'Église ou prêtre, et sentent alors l'appel de Dieu. Désormais la Bible est un talisman qui leur assure la protection divine contre leurs ennemis et les membres de leur ancien gang.
Enfin l'Église évangélique traite directement le problème de la honte. Sur le plan psychologique, elle organise des ateliers sur la gestion de la colère et l'estime de soi. Sur le plan spirituel, comme le nouveau converti est considéré par ses anciens camarades comme un maricòn, une tapette, l'Église évangélique recadre les pratiques associées à la virilité dans le barrio (boire, aller en discothèque ou multiplier les relations sexuelles) comme une faiblesse. Le hermano est félicité pour ses succès et sa force dans la « conquête des péchés » : il est un Hombres de Valor.
En contrepartie, le nouvel hermano doit avoir une vie irréprochable. L'Église évangélique exerce un contrôle strict des 5 P : pelo (se couper les cheveux), pantalòn (porter un pantalon), pintura (ne pas se maquiller), pelota (pas de football notamment le dimanche) et parranda (pas de surprise-partie, ni de discothèque). Bien entendu, alcool, drogues et tabac sont aussi totalement proscrits.
Du point de vue de la Spirale Dynamique, on a là tous les ingrédients d'un accompagnement de la transition de ROUGE à BLEU.
Les maras savent bien faire la différence entre valeurs profondes et valeurs de surface. Le converti doit être investi à 100 % dans sa nouvelle foi, et le gang le surveille jour et nuit, ne serait-ce que pour vérifier qu'il ne se lance pas dans des activités délictueuses concurrentes : « Si tu veux partir pour suivre la voie de Dieu, c'est bon. Nous t'aiderons. Mais si tu triches avec le barrio et avec Dieu, nous te couperons les mains et les pieds. » Le contrat — pas d'arme, pas de drogue et les 5 P — doit être respecté au pied de la lettre : un ex-membre d'un gang vu en train de fumer à la porte de l'église juste avant l'office peut voir débarquer ses anciens camarades, être sorti de l'église pendant la messe, et exécuté sur le parvis.
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Les travaux de Robert Brenneman à l'origine de ces trois articles ont un intérêt plus général que le simple cas des maras d'Amérique centrale. Pour les amateurs de Spirale Dynamique, ils sont une indispensable description d'une transition. Ils sont aussi une piste de réflexion pour lutter contre la violence des gangs : nécessité de comprendre le rôle de l'humiliation et le besoin du respect, développer des visions alternatives de la masculinité, offrir des structures d'accueil temporairement « insatiables », fournir une Vérité Ultime saine, etc.
Source : Robert Brenneman. Homies and Hermanos : God and Gangs in Central America. New York (New York) ; Oxford University Press ; 2011.
mer 2 aoû 2006, 08:10