[Première partie]
La règle de la morgue est particulière aux maras. Aux États-Unis par exemple, l'appartenance aux gangs de rue est une étape de la vie, et l'âge adulte venu, la plupart des membres quittent le gang, même si c'est pour d'autres activités délictueuses. La règle de la morgue a toutefois une fonction positive. Même s'il peut décourager certains jeunes de devenir un homie, le cri de ralliement ¡Hasta la morgue! n'est pas qu'une menace ; c'est aussi un rituel qui renforce la mara et accroît la solidarité en affirmant comme sacrées les valeurs du gang.
S'il n'y avait pas la règle de la morgue, quitter sa mara serait quand même très difficile. Que faire d'autre dans des pays où avoir un travail stable est considéré comme une chance ? Les homies partent avec les handicaps d'un manque de formation et d'un casier judiciaire souvent chargé, sans compter que les tatouages constituent une marque d'infamie qui les signale aux éventuels employeurs, aux policiers, aux milices et à la société en général. De plus nombre d'entre eux ont gagné dans les gangs une ou plusieurs addictions à l'alcool, à la drogue ou au sexe qu'ils ne pourraient plus satisfaire en cas de retrait.
Pourtant, de nombreux jeunes désirent quitter leur mara. Les raisons en sont multiples. Certains désirent fonder une famille. D'autres sont déçus par la vie du gang et son stress perpétuel : « Le gang m'a usé. » Surtout, beaucoup ont peur de la mort. Les homies sont victimes d'un effet boomerang : pour gagner le respect, ils doivent multiplier les violences, et plus ils commettent de violence, plus ils se font d'ennemis et risquent d'être tués. De surcroît, gardant les bonnes habitudes acquises pendant la dictature, la police pratique volontiers le « nettoyage social » : des milices enlèvent, torturent puis exécutent les membres des gangs.
Cependant la crainte de la mort n'est ni nécessaire, ni suffisante pour expliquer les désirs de départ. Au cœur des motivations, nous retrouvons la problématique de ROUGE : la honte.
Même s'il passe une grande partie de sa vie avec les autres membres du gang, le homie n'est pas réellement isolé de son ancien milieu. Il continue à vivre dans le même barrio où il reste proche de sa famille et croise ses anciens amis et voisins. Bien évidemment, ces personnes, qui sont victimes des gangs, lui manifestent directement ou indirectement leur désapprobation. Ainsi la violence ne fait qu'ajourner l'expérience de la honte et sème les graines d'une nouvelle honte.
Une mara est organisée un peu comme une franchise : des gangs locaux, des clicas, adhèrent à une mara et, pourvu qu'ils s'opposent aux clicas de la mara rivale, ils disposent d'une large autonomie. De temps en temps la mort du leader d'une clica donne une chance de pouvoir partir sans trop de crainte de représailles. Parfois le leader n'est pas assez compétent ou motivé pour appliquer la règle de la morgue et éliminer les déserteurs. Mieux vaut cependant ne pas s'y fier.
Il existe une solution intermédiaire : devenir un calmado, un réserviste qui garde ses tatouages, respecte la mystique du gang, hait le gang rival, assiste régulièrement à des réunions de la mara, accepte de participer à des opérations exceptionnelles, et reste en contrepartie protégé par la mara. Le calmado est surveillé : malheur à lui s'il essaye de participer à des opérations illégales en free-lance ou pour une autre organisation.
Il est possible aussi d'émigrer vers un autre pays d'Amérique centrale ou vers el Norte, les États-Unis, mais les gangs étant transnationaux, cette solution n'est ni facile ni sûre.
Que faire alors ? Rudolfo Kepfer, un psychiatre clinicien qui travaille avec des homies en prison ne voit qu'une possibilité : « Les envoyer sur une autre planète. »
À suivre…
lun 1 jun 2009, 07:04