Il y a un peu plus de trois ans, je vous recommandais le film Sin Nombre, passionnante description des maras. Les maras sont des gangs de rue transnationaux qui sévissent en Amérique Centrale, particulièrement au Guatemala, au Salvador et au Honduras où ils regroupent environ 70 000 personnes, essentiellement de très jeunes garçons et des adolescents. Les maras sont bien distincts des cartels de la drogue qui opèrent dans la même zone géographique.
Pendant les années 1960 à 1980, les USA et des multinationales américaines, notamment l'United Fruit de sinistre mémoire, mettent en place en Amérique Centrale des dictatures sanguinaires pour des raisons géopolitiques et économiques. Il s'ensuit des guerres civiles pendant lesquelles les militaires formés par la CIA vont tuer des centaines de milliers de civils ; des centaines de milliers d'autres quittent clandestinement la région et se réfugient aux États-Unis, seul pays du continent où ils peuvent espérer survivre. Sans papier et donc sans espoir de travail légal, ne parlant peu ou pas l'Anglais, de nombreux jeunes entrent dans les gangs latinos locaux ou créent leurs propres groupes en imitant les méthodes des gangs noirs et mexicains.
En 1992, en Californie, a lieu le procès Rodney King, un jeune Noir lynché par des policiers de Los Angeles ; alors que les violences policières ont été filmées et qu'il n'y a donc aucun doute sur l'identité des officiers de police concernés, ceux-ci sont acquittés. Cela provoque six jours d'émeutes à Los Angeles et dans d'autres villes des États-Unis dont le bilan dépasse les 50 morts. Les gangs latinos sont accusés d'avoir joué un rôle majeur dans les troubles, et la police américaine procède à des arrestations massives. Comme en même temps des accords de paix ont été signés en Amérique Centrale, les ressortissants de ces pays sont renvoyés dans leur contrée d'origine alors que la plupart ne la connaissent pas et n'y ont aucun contact — les organisations humanitaires parlent de déportation ! Arrivés dans des pays désorganisés par la guerre civile et où la police et l'armée sont discréditées par leur soutien aux anciennes dictatures, ils reconstituent donc des gangs de rue en important les méthodes violentes apprises aux USA, et en gardant des liens entre eux et avec les gangs américains : les maras sont nées.
Les maras recrutent des enfants des rues extrêmement jeunes, et on connaît bien les critères sociologiques qui poussent à rejoindre les gangs : pauvreté, désintégration de la famille et exclusion du système éducatif. Ils ne constituent cependant qu'une prédisposition et tous les enfants vivant dans ces conditions n'intègrent pas une mara. Certains ne les approchent pas, d'autres sont « sympathisants » pendant quelque temps mais ne franchissent pas le pas de l'adhésion et de devenir un homie.
Cela ne vous surprendra pas si vous connaissez le vMème ROUGE de la Spirale Dynamique : entrent dans une mara les enfants qui ont une problématique avec la honte. Il y a la honte de vivre dans la misère alors que d'autres, et notamment les membres des gangs, sont plus aisés. Il y a surtout la honte de vivre dans une famille où l'abus, la négligence et l'abandon sont la règle. Il y a aussi la honte d'échouer à l'école et plus encore de n'y avoir pas la visite de ses parents lors du Día del Padre et du Día de la Madre, ces jours du père et de la mère où se retrouver seul est une marque au fer rouge dans des pays où la famille et les liens du sang sont révérés.
Comme toutes les émotions, la honte est une part normale de l'expérience humaine qui joue un rôle positif dans la conscience, la modestie et le remords. Normalement, nous vivons des moments de honte et sommes capables de restaurer notre fierté. Mais quand ce n'est pas le cas, notamment quand on se sent totalement impuissant comme ces enfants, la honte ne peut être conjurée qu'en faisant honte aux autres par une attitude de bravade et/ou de violence. La souffrance de la honte chronique est telle qu'un individu est alors prêt à tout pour l'éviter. Il entre alors dans une quête continuelle et toujours insatisfaite de respect. Il s'agit de prévenir le manque de respect des autres en les humiliant avant qu'il ne le fasse : « J'aime humilier les gens parce que les gens m'ont tellement humilié. J'essaye de me venger de tout cela. »
La mara offre à la jeunesse des barrios, les quartiers pauvres, un raccourci vers el respeto. Elle apporte d'abord une solidarité sans faille et devient une famille qui aime et aide : « Quand je suis entré dans le gang, j'y ai trouvé ce que je n'avais jamais eu chez moi : acceptation et soutien. » Par des rituels comme la cérémonie d'entrée dans le gang ou les tatouages, elle crée une identité forte. Elle donne aussi accès à des activités perçues comme réservées à des adultes : port ou possession d'armes, consommation de drogues, sexualité. Enfin surtout, elle permet l'exercice de la violence.
En bonus, tout ceci est visible de ceux qui n'appartiennent pas à la mara. Le gang a ses symboles, son vocabulaire et ses modes d'action, la clecha. Apprendre et manifester la clecha est un moyen de progresser dans le gang et d'obtenir le respect à l'intérieur comme à l'extérieur du groupe.
L'adhésion à la mara ne peut être que totale : « Le gang a toujours un œil sur vous. Le gang sait ce que je fais, où j'habite et ce que je pense. Et parfois, je pense qu'ils savent même ce que je mange. » Un homie loyal n'envisage pas de la quitter : « Quitter le gang, c'est comme perdre son identité. C'est pire que d'être assassiné. C'est une mort sociale. » Et si quelqu'un le souhaitait, s'applique la règle de la morgue : « Le seul moyen d'en sortir, c'est dans votre costume de sapin. »
À suivre…
sam 23 mai 2009, 07:02