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Dimanche 26 juin 2011
Ostracisme
Dans le vMème VIOLET, quand une personne ne respecte pas les anciens, ne suit pas les rites ou transgresse les tabous de sa tribu, elle est rejetée et tout simplement ignorée. Activant le deuxième niveau de la Spirale Dynamique, cet ostracisme est certainement une des peurs les plus grandes des êtres humains, juste après celles concernant la survie et relevant de BEIGE. Dans un monde culminant en VIOLET, l'individu victime de cette exclusion meurt généralement assez vite.
Des chercheurs de la Purdue University dans l'Indiana ont étudié les conséquences de l'ostracisme dans notre culture, et les résultats qu'ils ont obtenus me semblent en plein accord avec l'analyse de la Spirale Dynamique.
Le rejet provoque dans un premier temps une réaction du cortex cingulaire antérieur qui est aussi la zone du cerveau activée par les souffrances physiques. Cela montre ainsi la gravité de la douleur provoquée par l'ostracisme et, sans doute, le fait qu'elle est apparue très tôt dans le développement du cerveau. Les recherches ont été menées sur plus de 5000 personnes en utilisant des jeux sur ordinateur. Elles ont montré que deux ou trois minutes d'exclusion par des personnes que les sujets testés n'avaient jamais vues et avec lesquelles ils n'ont eu aucune interaction en face à face étaient suffisantes pour déclencher une peine importante.
Dans un deuxième temps, la personne rejetée cherche à se faire réintégrer dans le groupe. Pour cela elle manifeste des comportements de synchronisation, de soumission, de coopération ou d'obéissance, ou elle essaye d'attirer l'attention. Au début, la personne s'efforce de se faire apprécier ; au bout d'un certain temps, elle y renonce et tente simplement de se faire remarquer.
Dans un troisième temps, la personne renonce à être acceptée. Elle peut manifester des comportements de tristesse ou de colère et d'agressivité. Elle se sent déprimée, impuissante et indigne. Cette douleur est plus profonde et dure plus longtemps que celle causée par une blessure physique.
Ce déroulement en trois phases est commun à tous les êtres humains, même si la personnalité joue sur la durée et l'intensité de chacune d'entre elles.
Source : Kipling D. Williams & Steve A. Nida, "Ostracism : Consequences and Coping", Current Directions in Psychological Science, Vol. 20, N° 2, Avril 2011, p. 71-75.
Mardi 21 juin 2011
Honte ou honneur ?
Les ressorts permettant de gérer le vMème ROUGE sont peu nombreux. Parmi eux, l'évitement de la honte est un des plus puissants. Nos sociétés y ont de plus en plus recours. Ainsi, aux États-Unis ou en Angleterre, des listes de criminels fiscaux ou sexuels sont diffusées régulièrement sur l'Internet ; nous nous sommes plusieurs fois fait l'écho sur ce blog d'utilisations créatives de ce sentiment, comme dans “La vie en rose” ou “La sécurité rien qu'en appuyant sur un bouton”.
Cette politique est toutefois contestable philosophiquement et socialement. D'abord elle n'est pas respectueuse des individus pointés du doigt. Ensuite la honte vient de l'exposition de l'individu au regard critique des autres, et la pratique ne fait donc pas ressortir le meilleur chez ces derniers… On pourrait donc envisager d'utiliser une approche plus positive en jouant sur le sens de l'honneur qui caractérise aussi ce niveau d'existence.
Est-ce aussi efficace ? Une équipe de chercheurs de l'université de Colombie Britannique et de l'Institut Max Planck de biologie évolutionniste a voulu le savoir. Six personnes recevaient chacune une somme d'argent. Elles pouvaient en mettre une partie, du montant de leur choix, dans un pot commun. À la fin, le pot était doublé et distribué en parts égales à tous les participants. Certains groupes de six personnes ont fait l'expérience ainsi, alors que d'autres étaient prévenus qu'à la fin du dixième tour, seraient rendus publics les noms des deux personnes ayant le moins contribué au pot commun (activation de la honte) ou ayant le plus contribué (activation de l'honneur).
Les résultats sont sans ambiguïté. Les groupes dans lesquels la honte ou l'honneur étaient en jeu ont donné environ 50 % de plus que le groupe où les participants étaient anonymes. L'efficacité de la honte et celle de l'honneur sont exactement les mêmes… au début. Avec le temps, l'efficacité de la honte décline alors que celle de l'honneur reste stable. Les chercheurs ont déclaré que ces résultats constituaient une surprise ; ce n'en est pas une pour les spécialistes de la Spirale Dynamique qui savent depuis toujours que ROUGE apprend plus facilement d'un renforcement positif que d'une punition.
De nouvelles politiques sociales à envisager ?
Source : Jennifer Jacquet, Christoph Hauert, Arne Traulsen & Manfred Milinski, "Shame and honour drive cooperation", Biology Letters, 1 juin 2011.
Jeudi 16 juin 2011
Handicap
Jessica Tracy, de l'Université de Colombie Britannique, s'est intéressée à la relation entre l'attraction sexuelle qu'exerce une personne et les émotions qu'elle manifeste. Pour cela, elle a mesuré les réactions d'environ un millier de participants adultes à des photos de personnes du sexe opposé manifestant de la joie, de la fierté ou de la honte, ou étant neutre émotionnellement.
Chez les hommes, ceux qui ont l'air heureux et sont souriants sont considérés comme les moins attirants. À l'étonnement des chercheurs, ceux qui montrent de la honte font mieux, peut-être parce que c'est un « indicateur de conscience des normes sociales ». Moins surprenant, les plus séduisants sont ceux qui manifestent de la fierté, symbole de « statut et de compétence, et donc d'une capacité à s'occuper d'un partenaire et d'une progéniture ».
Chez les femmes, le classement est exactement inverse. Du moins plaisant au plus attirant : fierté, honte, puis joie.
Les normes traditionnelles biologiques et culturelles liées au genre sont donc encore bien puissantes, « au moins dans les cultures occidentales ».
Voilà qui ne va pas faire plaisir aux connaisseurs de l'Ennéagramme. Dans ce domaine de l'existence, si vous êtes un homme, il vaut mieux ne pas appartenir au type 7, et si vous êtes une femme aux ennéatypes 3 ou 8 !
Si, comme moi, vous n'êtes pas dans une combinaison genre-ennéatype favorable, Jessica Tracy essaye de nous consoler : « Il est important de se souvenir que cette étude n'a exploré que des premières impressions. […] Nous ne demandions aux participants s'ils pensaient que ces personnes feraient de bons amis ou conjoints. Nous voulions uniquement leur réaction instinctive concernant une attraction charnelle et sexuelle. »
Source : Jessica L. Tracy & Alec T. Beall, "Happy guys finish last : The impact of emotion expressions on sexual attraction", Emotion, 23 mai 2011.
Mardi 14 juin 2011
To check or not to check, that is the question
Si vous êtes à Berlin et voulez voir le fameux Checkpoint Charlie, un point de passage entre les secteurs américain et soviétiques pendant la guerre froide, vous pouvez vous y rendre en métro et descendre à la station Kochstraße dont voici l'entrée photographiée depuis le quai :

Si vous êtes français, et c'est vrai aussi de nombreuses autres nationalités, vous avez peut-être l'impression qu'il manque quelque chose… qui manque d'ailleurs aussi dans toutes les autres stations de métro de la ville. En tout cas, cela dit quelque chose sur la culture allemande et sur son positionnement sur la Spirale Dynamique, non ?
Jeudi 9 juin 2011
Le maître et son émissaire (3/3)
[Première partie] [Deuxième partie]
Si au niveau du fonctionnement instantané du cerveau, toute activité humaine implique les deux hémisphères, à un niveau macroscopique un individu ou une culture peut manifester une préférence pour l'hémisphère gauche ou pour l'hémisphère droit. Iain McGilchrist estime qu'il y a eu, au cours des deux derniers millénaires, une succession de changement d'équilibre entre les deux hémisphères. Pour lui, cela n'implique pas une transformation de la structure physique du cerveau, mais une modulation de son expression et des fonctions inhibitrices mentionnées dans notre premier article et qui relèvent plutôt de l'action des mèmes.
Dans une situation où un hémisphère prédomine, le manque d'expression de l'autre devient de plus en plus perceptible. Aujourd'hui, Iain McGilchrist pense que nous avons atteint un point où le déséquilibre en faveur de l'hémisphère gauche est devenu trop important : l'émissaire a pris le pouvoir sur le maître, et ce coup d'État est dangereux.
Iain McGilchrist limite son analyse historique aux civilisations occidentales, d'une part parce qu'il les connaît mieux, et d'autre part parce qu'il considère que le phénomène de balance et le déséquilibre y sont plus forts qu'en Orient, même s'ils semblent quand même s'y manifester. Ici aussi, nous ne pouvons donner qu'un très bref résumé d'une fresque qui se déploie sur plus de deux cents pages.
La montée en puissance de l'hémisphère droit est perceptible dans l'art de la Grèce antique où les représentations du visage humain commencent à être réalistes, et où on peut même constater un déplacement du regard vers la gauche, signe d'une prédominance de l'hémisphère droit. Pourtant parallèlement, la philosophie grecque, de Parménide à Socrate et Platon, met l'accent sur la logique et la raison, et sur les fonctions du cerveau gauche. À l'époque romaine, après un équilibre qui atteint son maximum à l'époque d'Auguste, le poids de la jurisprudence et de la rectitude morale montrent aussi une prise de pouvoir de l'hémisphère gauche.
À son tour, le christianisme démarre par l'affirmation de valeurs spirituelles proches de l'hémisphère droit. Très vite pourtant, des questions théologiques abstraites puis la Réforme marquent l'entrée en scène des préoccupations du cerveau gauche.
La Renaissance paraît à Iain McGilchrist être un bref moment d'équilibre entre les deux hémisphères, avant que les Lumières puis la Révolution française ne soient très fortement dominés par les mécanismes du cerveau gauche. Le Romantisme est à nouveau une période favorable à l'hémisphère droit, mais la Révolution industrielle et le modernisme consacrent le triomphe de l'émissaire sur le maître en créant une société sans empathie et qui détruit le bonheur personnel et social.
Clare W. Graves avait émis l'hypothèse que les vMèmes chauds correspondaient à des périodes de prédominance du cerveau gauche et les froids à des moments penchant plus vers les fonctions du cerveau droit. Cette idée avait été peu reprise par ses successeurs, et j'avais exprimé, il y a plus de quatre ans, mon scepticisme à son sujet. C'était dans le cadre des descriptions traditionnelles des fonctions des deux hémisphères. Les travaux de Iain McGilchrist donnent une nouvelle jeunesse à cette conjecture. Il est assez simple de faire correspondre son balancier “cerveau gauche-cerveau droit” à celui “expression du soi-sacrifice du soi” de la Spirale Dynamique, même si McGilchrist ne distingue pas toujours clairement l'état général de la société de tel ou tel mouvement qui n'en concerne qu'une partie.
Une différence majeure entre les deux approches me semble être qu'il manque à Iain McGilchrist un cadre conceptuel pour comprendre les différences entre les périodes où un hémisphère domine, périodes que la Spirale Dynamique classe dans plusieurs niveaux d'existence différents. C'est peut-être cela qui empêche Iain McGilchrist de discerner l'émergence de VERT et le rend si pessimiste sur l'ampleur des dégâts faits par le scientisme “cerveau gauche” de ORANGE, là où nous voyons clairement l'émergence de nouvelles manières d'utiliser les fonctions de l'hémisphère droit.
Une autre dissimilitude entre les deux approches est que Iain McGilchrist perçoit des périodes où l'utilisation des fonctions des deux hémisphères lui semble relativement équilibrée. C'est parfaitement logique dans une métaphore de balancier : le mouvement d'un extrême à l'autre implique un passage par le point d'équilibre médian. La Spirale Dynamique, elle, ne décrit jamais de moments, même brefs, d'équilibre entre expression et sacrifice du soi. Y aurait-il là une manière nouvelle d'envisager les transitions entre niveaux d'existence ?
Source : Iain McGilchrist. The Master and His Emissary : The Divided Brain and the Making of the Western World. Londres (Royaume Uni) ; Yale University Press ; 2009. [Merci à Christopher Cowan qui a attiré l'attention de la communauté de la Spirale Dynamique sur ce livre.]
Samedi 4 juin 2011
Le maître et son émissaire (2/3)
Il existe une théorie simple à propos de la répartition des différentes zones cérébrales dans les hémisphères gauche et droit : c'est de considérer qu'elles se positionnent là où il y a de la place ! Cependant, les différences entre les deux hémisphères sont telles qu'il est difficile de croire à un placement aléatoire et qu'il est plus probable que la différence de structure correspond à une différence de fonction. L'hémisphère gauche est plus développé dans les zones postérieures, et le droit dans les lobes frontaux. Les deux hémisphères diffèrent par le nombre de neurones, leur taille, la sensibilité aux différentes hormones, l'utilisation des différents neurotransmetteurs (prédominance de la dopamine à gauche et de la noradrénaline à droite). L'hémisphère droit est plus long, plus large et généralement plus gros et plus lourd que le gauche, et cela chez tous les mammifères sociaux ; il contient aussi plus de matière blanche, c'est-à-dire plus de connexions entre les différentes régions de l'hémisphère, là où l'hémisphère gauche privilégie la communication locale à l'intérieur de ses différentes régions.
Le cerveau bihémisphérique n'est pas une spécificité humaine, loin de là. On le trouve chez la plupart des mammifères et des oiseaux. Il est donc à peu près certain qu'il apporte un avantage évolutif. Si on observe attentivement une poule qui picore, on s'aperçoit que l'œil droit (hémisphère gauche) est utilisé pour chercher la nourriture, et l'œil gauche (hémisphère droit) sert à surveiller l'environnement et notamment l'approche de prédateurs ; si un prédateur est repéré par l'œil droit, l'oiseau tourne généralement la tête afin d'observer la situation de l'autre œil. De même, la poule utilise préférentiellement son œil droit pour reconnaître les membres de son espèce, et en général dans les contextes sociaux. On peut observer des comportements semblables chez bien d'autres animaux, chats, chimpanzés, etc.
Avoir deux hémisphères clairement distincts permet donc d'utiliser simultanément deux mécanismes d'attention différents, voire incompatibles. L'hémisphère gauche permet une attention étroite, focalisée et centrée sur nos besoins, alors que l'attention de l'hémisphère droit est large, vigilante et attentive à l'ensemble de notre environnement.
L'attention n'est pas une fonction comme les autres. Elle change la nature du monde dans lequel nous vivons en nous faisant observer certains de ses éléments au détriment d'autres tout aussi « réels ». Il importe de réaliser que l'observation scientifique du monde est une forme d'attention parmi les autres qui est caractérisée par le détachement et la non-implication de l'observateur ; elle est donc, comme toutes les formes d'attention, fondée sur des valeurs, et son utilité ne la rend ni plus vraie, ni plus réelle que les autres formes d'attention. L'attention change aussi qui nous sommes, par exemple par le fonctionnement des neurones miroirs. En étant attentifs à certaines choses plus qu'à d'autres, nous devenons co-créateurs du monde dans lequel nous vivons. L'attention n'est pas une chose, elle est une relation entre nous et le monde.
La neuropsychologie distingue cinq types d'attention correspondant à des zones cérébrales distinctes : vigilance, attention soutenue, état d'alerte, attention focalisée, et attention divisée. Les trois premières sont liées à l'intensité de l'attention, les deux dernières à sa sélectivité. L'attention focalisée relève de l'hémisphère gauche, alors que toutes les autres formes d'attention sont traitées exclusivement par l'hémisphère droit ou sous sa direction. Cela implique que tout élément nouveau — perception, information, compétence, etc. — doit être repéré par l'hémisphère droit, même s'il est de nature verbale, avant d'être éventuellement traité par le gauche. L'hémisphère droit voit les choses globalement et individuellement, dans leur contexte et leurs relations ; il est présent au monde. L'hémisphère gauche définit des catégories ; il se représente le monde. Il traite ce qu'il connaît, fait des prédictions et définit des priorités à partir de ce qu'il attend. Voyant les choses dans leur contexte, l'hémisphère droit s'intéresse à ce qui est personnel, vivant, concret et naturel, là où l'hémisphère gauche préfère l'impersonnel, le non-vivant, l'abstrait et le mécanique.
Imaginer ma souffrance implique les deux hémisphères ; imaginer celle des autres ne mobilise que l'hémisphère droit. L'empathie, l'identification aux autres et tous les processus intersubjectifs dépendent de l'hémisphère droit qui inhibe la tendance à épouser son propre point de vue. L'hémisphère droit est plus connecté au système limbique que le gauche ; il est dominant dans toutes les formes de perception émotionnelle et la plupart des formes d'expression émotionnelle. C'est lui qui décode les expressions émotionnelles chez les autres (mimiques, voix et gestes) et qui joue un rôle majeur dans l'expression émotionnelle, à l'exception de la colère qui est connecté aux zones frontales gauches et des émotions superficielles sociales. L'hémisphère gauche est optimiste et réprime les émotions négatives ; il est irréaliste quant à ses propres limitations et pratique le déni.
Le frontal droit joue un rôle déterminant dans notre définition de notre personnalité. L'hémisphère droit maintient une image de soi continue, cohérente et unifiée ; l'hémisphère gauche conscientise cette image, cette conscience. L'hémisphère droit voit le corps comme quelque chose dans lequel nous vivons, comme une part de notre identité à l'intersection entre nous et le monde, là où l'hémisphère gauche en a une vision détachée et le considère comme une chose parmi d'autres.
Le raisonnement linéaire et séquentiel est mieux effectué par l'hémisphère gauche alors que certaines formes de raisonnement comme la déduction ou certains types de raisonnement mathématiques le sont mieux par le droit. L'hémisphère gauche aime les objets fabriqués par l'homme qui sont pour lui une source de certitude.
L'hémisphère gauche a un vocabulaire plus étendu et une syntaxe plus complexe que le droit. Il examine les relations causales entre les événements. L'hémisphère droit utilise le langage, non pour manipuler les idées et les choses, mais pour comprendre ce que les autres veulent dire. Il comprend les choses globalement et dans leur contexte. C'est par exemple lui qui comprend la morale d'une histoire ou qui abrite notre sens de la justice.
L'hémisphère droit voit les choses comme elles sont, et donc toujours différentes, ce qui l'empêche de ressentir la certitude liée à la capacité à isoler les choses et à les classer en catégories. Il peut maintenir plusieurs représentations mentales ambiguës sans chercher aussi vite que le gauche à arriver à une interprétation qui pourrait être prématurée. L'hémisphère gauche peut inventer des histoires ou des théories, mais c'est l'hémisphère droit qui est capable d'évaluer leur plausibilité ou leur degré de vérité. L'hémisphère gauche poursuit toujours un but, là où l'hémisphère droit est vigilant sans préconceptions et accorde la priorité à l'expérience. L'hémisphère droit ne recherche pas la vérité, mais la correspondance avec quelque chose d'autre que lui-même.
Pour Iain McGilchrist, la différence essentielle entre l'hémisphère droit et l'hémisphère gauche est que l'hémisphère droit porte attention à l'autre et est attiré par la relation et par ce qu'il y a entre les choses. L'hémisphère gauche, lui, porte attention au monde virtuel qu'il a créé, qui est auto-consistant mais auto-contenu, et donc d'une certaine manière uniquement capable de se connaître lui-même.
Iain McGilchrist estime qu'en conséquence la primauté doit être donnée à l'hémisphère droit. C'est lui qui perçoit les informations nouvelles que l'hémisphère gauche peut ensuite analyser, catégoriser et structurer ; ce que fait l'hémisphère gauche doit ensuite être renvoyé à l'hémisphère droit afin d'être intégré dans une nouvelle perception globale. L'hémisphère droit est le maître, et le gauche son émissaire.
Mercredi 1 juin 2011
Le maître et son émissaire (1/3)
Le cerveau humain est un organe qui porte dans sa structure l'histoire de son évolution. Il est notamment caractérisé par trois grandes asymétries : haut-bas, avant-arrière, droite-gauche. La première permet au cortex d'inhiber certaines réponses automatiques des zones subcorticales plus anciennes. La seconde permet aux lobes frontaux — la zone la plus récente du cerveau — d'inhiber certaines réponses du cortex postérieur. La troisième concerne l'influence mutuelle des deux hémisphères cérébraux ; on sait aujourd'hui que les 300 à 800 millions de liaisons entre les deux hémisphères cérébraux, qui ne connectent que 2 % des neurones corticaux, servent certes à transmettre des informations, mais sont largement utilisées là aussi pour des fonctions d'inhibition d'un hémisphère par l'autre.
Connu depuis l'antiquité, le découpage du cerveau en deux hémisphères reliés par le corps calleux qui ne contient pas de neurones, mais uniquement des connexions, a longtemps été mystérieux.
À la fin de la première moitié du XXe siècle, on a cru le problème réglé par les recherches de Roger W. Sperry qui lui valurent un prix Nobel de médecine en 1981. Cependant, les expérimentations de Sperry avaient été faites sur des sujets dont les hémisphères cérébraux avaient été isolés par section du corps calleux, et donc dans des conditions relativement artificielles.
Soixante ans plus tard, notre connaissance du cerveau a profondément changé. On sait aujourd'hui que quasiment toute activité humaine un tant soit peu complexe mobilise les deux hémisphères, et qu'attribuer une fonction exclusivement à un hémisphère particulier est une simplification abusive : par exemple, les centres du langage sont bien positionnés dans le cerveau gauche — essentiellement aire de Broca pour l'expression et aire de Wernicke pour la compréhension —, mais quand une personne communique, la totalité de son cerveau est active.
Les théories de Sperry restent aujourd'hui une métaphore très utile, mais elles ne peuvent plus être considérées comme une théorie scientifique valide, malgré ce que croient le grand public et une certaine forme de psychologie populaire qui les a même parfois transformées en typologie. Le sujet a été mis de côté par la communauté scientifique, et il n'existe pas à ce jour de théorie de la latéralisation cérébrale unanimement reconnue.
Le psychiatre anglais Iain McGilchrist a décidé de synthétiser les très nombreux travaux parcellaires existant sur le sujet et il présente, dans un ouvrage érudit et fascinant qui récapitule 20 ans de travail sur le sujet, The Master and His Emissary, une conception nouvelle du rôle des deux hémisphères cérébraux et de leurs interactions. Pour résumer, la différence fondamentale entre les hémisphères cérébraux ne viendrait pas de ce qu'ils font — le quoi — mais de la manière dont ils le font — le comment. Iain McGilchrist examine ensuite comment la civilisation occidentale, de Homère à nos jours, a privilégié selon les moments l'un ou l'autre des deux hémisphères.
Les deux articles suivants vont présenter un épitomé de l'œuvre de McGilchrist. Deux avertissements avant de commencer. D'abord, qui dit résumé dit forcément simplification, et sur un sujet aussi fin, le risque de la caricature est élevé ; il ne s'agit bien évidemment pas de limiter les gens ou les sociétés à une dichotomie entre cerveaux gauche et droit, et les personnes vraiment intéressées par le sujet se reporteront à l'ouvrage original. Ensuite, la latéralisation du cerveau obéit à une structure commune à 95 % de la population mondiale, alors que 5 % des gens inversent les parties gauche et droite du cerveau, voire ont une répartition totalement différente des aires cérébrales ; quand Iain McGilchrist parle de cerveau gauche et de cerveau droit, il se réfère au modèle le plus commun.
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ven 12 aoû 2011, 06:37