Il est encore temps d'aller voir Biutiful, le dernier film d'Alejandro González Inárritu. Dans le Barcelone des exclus et des immigrés clandestins, Uxbal élève seul sa fille et son fils et vit de petits trafics et de son don pour communiquer avec les morts. Uxbal apprend qu'il est sur le point de mourir d'un cancer et il se débat pour assurer la survie de ses enfants entre la bipolarité de son ex-femme, les trahisons de son frère, et son propre passé. En toile de fond, Inárritu montre l'exploitation des clandestins africains et chinois confrontés à une violence interne et à la terrifiante brutalité de la police — il y a dans ces scènes une très juste description de l'activation des niveaux d'existence VIOLET et ROUGE dans ces milieux.
Biutiful réussit un bel équilibre entre drame individuel et drame social. Ce film est bouleversant, amer et tragique, sans jamais tomber dans le misérabilisme, et en même temps, il est un chant d'espoir et de vie. Cette performance repose sur les épaules de Javier Bardem qui a obtenu pour ce rôle un très mérité prix d'interprétation masculine au Festival de Cannes 2010. À cette occasion, Télérama lui a consacré un article dont voici quelques extraits qui m'évoquent irrésistiblement l'ennéatype 6 :
« Je ne suis pas capable, de tout jouer, je ne me vois pas du tout comme un artiste complet. L'artiste, c'est celui qui est touché par la grâce, c'est Marlon Brando, Meryl Streep, ou le footballeur Lionel Messi : des gens qui exécutent des gestes très techniques, très travaillés, en ayant l'air de ne pas faire le moindre effort. »
« J'ai besoin d'un long travail intellectuel pour choisir l'incarnation qui me paraît la meilleure. Après, seulement, je peux être instinctif, sauter à l'eau sans appréhension, car je sais que je ne me blesserai pas : j'ai installé des filets au fond, pour me protéger. On n'est pas un meilleur acteur parce qu'on souffre ! »
« La célébrité est contre nature. Je n'ai jamais rêvé d'être reconnu dans la rue, jamais été fasciné par ce métier et ce milieu, dans lesquels j'ai grandi. Il faut s'habituer au regard des gens, ce n'est pas simple. »
« J'ai passé l'âge de me punir en me répétant que je ne mérite pas ce que j'ai, je suis très fier du prix cannois. Mais j'essaie de garder la bonne distance avec ce qui m'arrive, comme Nadal. II porte les valeurs qu'on voudrait tous enseigner à nos enfants : le travail, la persévérance, une authentique modestie. En plus, il est beau, séduisant et gentil ! » [Serait-ce une projection ?]
Né dans une famille d'acteurs, il a passé dix-neuf ans sur les terrains de rugby, y a acquis pour toujours l'esprit d'équipe. « Au rugby, si on joue personnel, on se brise le dos ou quelqu'un d'autre se brise le dos à cause de vous. Il n'y a pas de place pour l'individualisme comme dans le foot, c'est la loi du collectif. Je garde cette culture au cinéma, un film est une aventure de groupe et c'est ce qui me plaît. »
Alejandro Inárritu confirme le côté bon camarade de Javier Bardem, capable de détendre l'atmosphère sur un plateau grâce à ses talents d'imitateur, et loue sa discrétion : « Il ne tire jamais la couverture à lui et permet un équilibre essentiel dans un casting : face à lui, les autres comédiens peuvent exister. »
Des engagements familiaux très à gauche, Bardem a hérité un militantisme actif au sein de Médecins sans frontières, mais pas le communisme affirmé de sa mère ou de son oncle. « Les temps étaient différents, c'était une position d'opposition à Franco. Aujourd'hui, les banderoles n'ont plus vraiment de sens. Ça peut paraître idéaliste, et même naïf, mais je crois aux politiques sociales, à la collectivité, à tout ce qui nous aide à vivre ensemble. Comme je ne suis ni médecin ni politicien, ma responsabilité d'acteur, c'est de choisir des films qui parlent de cela. »
Source : Juliette Bénabent, "Le Minotaure", Télérama, N° 3171, 20 octobre 2010, p. 29-32.
sam 18 sep 2004, 06:17