Tant qu'un être vivant ne dispose pas d'un langage élaboré, il est difficile de savoir s'il dispose d'une conscience de lui en tant qu'individu distinct. Pour résoudre ce problème, le psychologue Gordon G. Gallup Jr a imaginé en 1970 le test de reconnaissance de soi dans un miroir (MSR). Le MSR consiste à faire subrepticement sur l'individu testé une marque ne provoquant aucune sensation physique et n'ayant pas d'odeur. Cette marque est faite à un endroit du corps que l'individu ne peut pas normalement pas voir, mais qu'il découvre sur son image dans un miroir, par exemple une tache sur le front. S'il y a conscience de soi, l'individu comprend que l'image du miroir est la sienne et réagit à la présence de la marque, souvent en essayant de l'enlever.
Le test du miroir est considéré comme imparfait car il privilégie la modalité sensorielle visuelle. Ainsi, la plupart des orangs-outans échouent au MSR parce qu'ils évitent de se regarder, le contact oculaire étant considéré par eux comme extrêmement agressif.
Un être humain ne réussit pour la première fois le test du miroir qu'à un âge compris entre deux et quatre ans selon les individus.
Jusqu'ici, parmi les singes, seuls les grands primates avaient réussi le test, et certains pensaient que la conscience de soi constituait une frontière séparant les grands primates des autres singes. Luis Populin, un professeur d'anatomie à l'université du Wisconsin-Madison, et ses collègues ont imaginé des conditions d'expérience dans laquelle des macaques rhésus ont reconnu leur image dans un miroir. Non seulement, ils ont réagi à la tache faite sur leur front, mais ils en ont profité pour examiner dans le miroir des parties de leur corps qu'ils n'avaient jamais vues, notamment les organes génitaux.
En dehors des singes, un éléphant, les dauphins et les orques ont réussi le test du miroir. Les porcs l'ont aussi partiellement passé. Plus étonnant encore, les pies bavardes y arrivent aussi.
Quand plusieurs espèces partagent une compétence, il y a deux possibilités. La première est que leur ancêtre commun disposait déjà de cette compétence. La seconde est que la compétence soit apparue plusieurs fois dans les processus évolutifs. Ici, la distance phylogénétique est telle entre les espèces concernées que la première hypothèse est très improbable. Cela signifie que la conscience de soi est apparue de multiples fois au cours de l'évolution. Luis Populin est convaincu que de nombreuses autres espèces se reconnaissent dans un miroir, mais pour diverses raisons échouent au test de la marque. Il lui paraît nécessaire d'imaginer des processus expérimentaux plus subtils permettant de mettre en évidence la conscience de soi. Peut-être découvrirons-nous que cette capacité autrefois considérée comme spécifiquement humaine est somme toute banale.
Source : Jan Lauwereyns, Abigail Z. Rajala, Katharine R. Reininger, Kimberly M. Lancaster & Luis C. Populin, "Rhesus Monkeys (Macaca mulatta) Do Recognize Themselves in the Mirror: Implications for the Evolution of Self-Recognition", PLoS ONE, 29 septembre 2010.
mer 18 mar 2009, 07:06