La sociocratie est un mode de gouvernance qui a été essentiellement appliqué jusqu'ici dans des associations et des entreprises. Cependant, son créateur, Gerard Endenburg, a une vision plus large et considère le modèle applicable à un pays tout entier. Cela l'a amené à imaginer des concepts qui, au-delà des quatre règles de fonctionnement d'une organisation sociocratique, mettent en œuvre les principes fondateurs de la sociocratie.
Une des idées structurelles de la sociocratie est de remplacer l'affrontement stérile du « ou » par la collaboration créative du « et » : par exemple, la règle du double lien permet de faire fonctionner la communication ascendante et la communication descendante, les systèmes de rémunération traitent équitablement le capital et le travail, etc.
De la même manière, il est temps de cesser d'opposer l'économique et le social. Une entreprise n'existe pas sans la société qui l'entoure, et cette société ne peut pas fonctionner sans la richesse produite par les entreprises : le concept sociocratique de cercle coïntéressé permet de gérer l'impact que chacune a sur l'autre.
De nombreuses activités sont indispensables au fonctionnement de la société, mais ne sont pas rentables économiquement ou ne sont pas comptabilisées dans les modèles économiques traditionnels (l'éducation des enfants, par exemple). Aussi, Gerard Endenberg propose la mise en place d'un revenu d'existence garanti qui serait versé sans condition à tout être humain de sa naissance à sa mort. Le système a été décrit dans un commentaire de l'article “La vie moderne”.
Ça ne peut pas marcher ? Eh bien, si !
Un système très proche vient d'être expérimenté à Otjivero, un village de Namibie, sous le nom de revenu minimum garanti (RMG). Dans le cadre du projet BIG (Basic Income Grant), les 1000 habitants de moins de 60 ans — pourquoi cette limitation ? — ont reçu depuis 2008 environ 10 euros par mois, une somme non négligeable là-bas. BIG a été financé par des Églises, des syndicats, des associations de jeunes et de femmes. Deux ans plus tard, Herbert Jauch, le responsable du programme, tire un premier bilan :
Recevoir de l'argent sans condition, sans travailler, est-ce que cela peut faire bouger les choses ?
Ce sont des préjugés auxquels nous nous heurtons en permanence. Si les gens d'Otjivero ne travaillent pas, ce n'est pas parce qu'ils sont paresseux mais tout simplement parce qu'il n'y a pas de travail. Le fait est qu'ils n'ont pas dépensé cet argent pour s'acheter de l'alcool et qu'ils ne l'ont pas dilapidé pour rien.
Qu'en ont-ils fait ?
Nous avons pu observer une chose surprenante. Une femme s'est mise à confectionner des petits pains ; une autre achète désormais du tissu et coud des vêtements ; un homme fabrique des briques. On a vu tout d'un coup toute une série d'activités économiques apparaître dans ce petit village. Cela montre clairement que le revenu minimum ne rend pas paresseux mais ouvre des perspectives.
Vous auriez pu parvenir au même résultat avec des microcrédits ciblés.
Contrairement aux microcrédits et à beaucoup de programmes d'aide au développement classiques, le revenu minimum a un impact non seulement sur la production, mais aussi sur la demande. En Afrique, le pouvoir d'achat se concentre en général dans quelques centres, ce qui force les gens à quitter les campagnes pour les villes, où les bidonvilles finissent par s'étendre. Le RMG permet à des régions rurales de se développer, il crée des marchés locaux et permet aux gens d'être autosuffisants.
Quels effets avez-vous pu constater à Otjivero ?
Le nombre de personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté est passé de 76 à 37 %. Avant l'expérience, près de la moitié des enfants étaient sous-alimentés, aujourd'hui ils sont moins de 10 % ; 90 % finissent leur scolarité, avant, ils n'étaient que 60 %. Et la criminalité a baissé.
Pourquoi demandez-vous la création d'un RMG pour tous les Namibiens et pas seulement pour les pauvres ?
Cela demanderait beaucoup trop de travail et coûterait beaucoup trop cher de vérifier les besoins de chacun. De plus, il ne faut pas pénaliser les gens qui ont trouvé un travail ou qui se sont construits une existence. Celui qui gagne bien sa vie et qui est riche reverse le RMG à l'État par ses impôts.
La Namibie pourrait-elle se permettre de verser un revenu minimum à tous ses habitants ?
La Commission d'orientation l'a calculé depuis longtemps. Le RMG coûterait 5 à 6 % du budget national. Pour le financer, il faudrait relever légèrement le taux maximum d'imposition, qui est de 34 % actuellement, et la taxe sur le chiffre d'affaires. Le gouvernement pourrait également introduire des prélèvements sur les exportations de matières premières et lutter contre l'évasion fiscale.
Mais le versement du RMG serait très lourd à gérer.
Bien au contraire ! Les coûts de gestion représentent environ 10 %. À Otjivero, nous avons utilisé des cartes à puce personnelles pour l'identification des intéressés et ça s'est très bien passé.
J'ai mis en italique quatre passages de cette interview qui me semblent apporter des réponses particulièrement pertinentes aux objections économiques habituellement faites au revenu d'existence garanti.
Il s'agit, à ma connaissance, de la première expérimentation en vraie grandeur du revenu d'existence garanti. Même si tout n'est certainement pas transposable à d'autres cultures et à d'autres niveaux de vie, le résultat est plus qu'encourageant.
Source : Herbert Jauch (propos recueillis par Tobias Schwab), "Les miracles du revenu minimum garanti", Courrier international, N° 1017, 29 avril 2010, p. 25.
Ressource : BIG Coalition Namibia. [La photo qui illustre cet article provient de ce site. Grâce au revenu minimum garanti, une femme a ouvert une boutique dans un village qui n'en possédait pas. J'ai trouvé cette image profondément émouvante.]
lun 4 avr 2005, 06:18