La conversation est le concept à la mode, objet d'une multitude de livres ou d'articles. Résumons les principales tendances :
- Un leader est une personne capable de susciter et d'entretenir des conversations signifiantes.
- Une communauté se crée par une conversation autour d'une ou plusieurs possibilités.
- Le travail en commun est une combinaison de conversations et d'action.
En attendant que ORANGE essaye de le récupérer, ce mouvement peut être considéré comme un des signes de la diffusion de VERT. J'aurais certainement l'occasion de revenir plus en détail sur cette notion. Aujourd'hui, je voudrais en rester au sens du mot conversation : « Échange de paroles entre personnes qui se trouvent ensemble. » Paroles ?
Historiquement, l'apparition de l'écriture a coïncidé avec celle du vMème BLEU. Avant, l'information était transmise principalement de manière orale, même si existaient des embryons de transmission de données sur des supports durables, notamment des plans et des cartes. Les civilisations dominées par BLEU ont été les civilisations du Livre. Cependant, même à cette époque, seule une très petite minorité de personnes savait lire et elle transmettait oralement le contenu des livres aux autres.
C'est le niveau d'existence ORANGE qui a permis à une part de plus en plus grande de la population d'accéder à la lecture. L'invention de l'imprimerie typographique par Gutenberg vers 1440 — après Bì Shēng en Chine dès 1041 — entraîne une intense propagation des idées qui va permettre une contestation forte de la Vérité Ultime de BLEU. La diffusion de la Bible a été le ferment du protestantisme, et on sait le rôle important qu'ont joué les ouvriers imprimeurs — les premiers à savoir lire — dans la remise en cause du modèle social de BLEU (cf. “Pouvoir de nuisance”). ORANGE a donc créé des sociétés de lettrés, et on y corrèle souvent le taux de développement au taux d'alphabétisation.
En 1962, dans La Galaxie Gutenberg, Marshall McLuhan introduisait l'expression de « société post-alphabétisée ». Dans une société de ce type, les progrès des technologies multimédias ont atteint un tel niveau de développement que la capacité à lire des mots écrits est devenue inutile — certains associent même l'apparition de société post-alphabétisée à l'atteinte de la singularité. Cela peut sembler utopique, mais n'aurait-il pas semblé utopique à la génération de nos parents une société où la capacité à faire des calculs de tête ou à la main est devenue inutile ? C'est pourtant le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui : qui parmi nous sait encore extraire une racine carrée avec un papier et un crayon ? Nous sommes bien évidemment capables d'apprendre à le faire, mais nous choisissons de ne pas développer cette compétence. De même dans une société post-alphabétisée, les personnes seraient capables d'apprendre à lire, mais cela paraîtrait inutile au plus grand nombre d'entre elles, et elles choisiraient de ne pas le faire.
Il n'est pas besoin de chercher très loin pour découvrir les signes d'une possible émergence de la société post-alphabétisée. Mon lecteur de livres électroniques est capable de lire à haute voix les ouvrages que j'y stocke — certes de manière un peu robotique, mais cela ne durera pas. De nombreux blogs privilégient les dessins, les enregistrements audio et les vidéos au texte — pas celui-ci, mais notre lectorat est une petite communauté assez particulière ! Les livres enregistrés sur un support audio sont de plus en plus nombreux. Nos adolescents s'affranchissent de plus en plus des contraintes de l'écriture : un échange par SMS ou par service de messagerie instantanée n'est qu'une conversation au ralenti, et le langage SMS est un sociolecte dérivé de la communication verbale dans laquelle l'aspect phonétique est fondamental. « Jean-Louis, té 1viT à l'aP'ro » relève autant de l'oralité que de l'écrit ! Ce n'est sans doute pas une simple coïncidence si un des plus fulgurants succès sur l'Internet ces dernières années s'appelle Twitter (gazouillis). Régulièrement, j'entends des personnes ayant un haut niveau d'études et une compétence et une intelligence certaines manifester pourtant des capacités de lecture très médiocres.
La perspective d'une société post-alphabétisée peut sembler effrayante sur le plan intellectuel tant la supériorité de l'écrit sur les autres médias paraît évidente : rapidité, maîtrise du rythme, aisance des retours arrières, etc. C'est sans compter que nous ne lisons déjà plus comme la génération précédente. Une part de plus en plus importante de notre activité de lecture a lieu sur l'Internet. En réalité, nous ne lisons pas ces textes, nous les survolons. Une étude, publiée en 2008 par UseIt.com, montre que pour qu'un lecteur moyen en lise plus de 50 %, il faut que le texte fasse moins de 111 mots ! Pour information, ce billet fait 943 mots, ce qui correspond à un taux de lecture probable de l'ordre de 24,2 % — pour ceux que cela intéresse et qui veulent évaluer leurs propres écrits, la formule est “taux = 2,48×nb-mots-0,34”, et cela ne se calcule pas forcément à la main ! De nouvelles méthodes de présentation et d'acquisition de l'information sont en train de naître, et il est impossible de savoir ce qu'elles seront et si l'écrit traditionnel conservera à terme sa supériorité.
Revenons à la Spirale Dynamique. Les nouvelles technologies induisent un changement des conditions de vie permettant un échange rapide et efficace d'informations non-textuelles. Cela induit l'apparition d'un vMème collectif : la lecture est un acte solitaire, là où la conversation est une activité de groupe. Ainsi se crée une rétroaction positive amenant la diffusion de plus en plus grande du niveau d'existence. VERT verra-t-il vraiment l'apparition d'une société post-alphabétisée ? Vous le saurez non pas dans notre prochain épisode, mais en cultivant la patience et vivant longtemps, deux choses que je vous souhaite à tous.
lun 13 oct 2003, 05:53