Dans la passionnante série d'entretiens sur la crise économique qu'Antoine Mercier a réalisée pour France Culture et Marianne2, nous avions publié, il y a un peu plus d'un mois des extraits de celui réalisé avec le sociologue Michel Maffesoli. Voici aujourd'hui des extraits de l'interview de l'économiste et épistémologue Christian Arnsperger qui fait le même constat de la fin de ORANGE et de la nécessaire arrivée de VERT :
« On oppose souvent crise financière et crise économique dans l'économie réelle. Je crois que ce n'est pas une bonne distinction parce que la finance n'est que la contrepartie plus abstraite de nos pulsions de possession et d'accumulation. […] Pourquoi voulons-nous tous posséder et accumuler ? C'est parce que nous avons des besoins et nous avons aussi des envies. La logique géniale ou diabolique du capitalisme, est de jouer sur la confusion entre “besoins” et “envies”. Le capitalisme a fini par nous faire prendre nos envies pour des besoins. C'est pourquoi nous courons après la consommation et l'accumulation. Donc c'est un système qui crée des compulsions répétitives chez la plupart d'entre nous, en tout cas ceux qui ont les moyens de se payer certaines choses, et qui crée en même temps des inégalités structurelles. De surcroît, il introduit une obligation de croissance car toute cette machine se base essentiellement sur le crédit et l'endettement. Nous sommes donc dans une sorte de machine infernale où ces trois éléments tournent en boucle. […] On ne peut pas se passer de l'économie, mais on peut et on va devoir se passer du capitalisme. »
« On a construit pendant des siècles une culture basée sur le remplissage matériel, et symbolique aussi, d'un vide existentiel profond qui nous fait progressivement prendre les biens matériels, mais aussi les images, les idées, pour ce que j'appellerais des biens spirituels. Et du coup, on fait mine d'avoir confiance dans la vie en accumulant, en consommant, alors qu'en fait cette accumulation et cette consommation sont radicalement des manques de confiance dans l'avenir et dans la vie même. »
« C'est un peu triste à dire, mais souvent les crises dans l'existence d'un être humain sont des opportunités à la fois de souffrir et de changer fondamentalement les choses… […] Il y a deux choses essentiellement à faire : d'une part, promouvoir par l'éducation, par les médias, une nouvelle vision de l'éthique et, d'autre part il est très important de promouvoir chez les citoyens que nous sommes un sursaut d'autocritique parce que nous sommes tous partie prenante dans ce système. Il ne faut pas croire qu'il y a les méchants et les gentils. Nous sommes tous, en tant que consommateurs, investisseurs, rentiers, partie prenante dans ce système d'angoisse. Je propose la mise en œuvre de trois sortes d'éthiques. Premièrement une éthique de la simplicité volontaire, un retour vers une convivialité beaucoup plus dépouillée… Deuxième éthique : une démocratisation radicale de nos institutions, y compris économiques, allant jusqu'à la démocratisation des entreprises… Et troisièmement : une éthique de l'égalitarisme profond, allant jusqu'à “une allocation universelle”, c'est-à-dire un revenu inconditionnel de base versée à tous les citoyens… »
« Je ne crois pas tellement pour l'instant au passage par le politique traditionnel. Ma visée consiste à toucher les mouvements citoyens qui sont beaucoup plus à même de prendre en main un destin collectif. […] Il va de soi que je ne fais pas du tout un plaidoyer de l'individualisme, de l'isolement, de l'autosuffisance. […] L'idée générale, c'est qu'il faut recréer une convivialité critique. Chacun doit conquérir personnellement son autonomie, chacun doit faire un travail de déconditionnement, une autocritique de sa complicité avec le système. Cela passe par un ancrage dans la localité et dans le partage du pouvoir, dans une éthique que j'appelle non pas communiste ni communautariste mais plutôt une éthique “communaliste” qui débouche sur une simplicité volontaire et une démocratisation radicale se traduisant par une relocalisation de l'économie. […] Ce n'est pas un projet politique au sens traditionnel, c'est un projet citoyen. Et ce n'est pas non plus un projet contraignant qui appellerait directement des législations, des lois. Certains parlent de mesures telles que le Revenu Maximum Autorisé, le RMA. Je pense cependant qu'il vaut mieux que ce genre de choses s'instaure de soi-même. »
« Dans les années 1960-1970, les milieux hippies étaient plutôt des milieux jeunes, aisés. Ce qui explique d'ailleurs que le mouvement hippie a donné lieu au consumérisme des années 1980 ! Aujourd'hui, cela touche des grands-parents, des jeunes, des profs, des gens vraiment de tous horizons, même des gens fortunés. On constate que le spectre social, sociologique, est vraiment étonnamment large… Et le mouvement prend de l'ampleur. Ça fera enfin un monde convivial, débarrassé des compulsions dans lesquelles nous nous empêtrons pour l'instant… »
Source : Christian Arnsperger, "Le capitalisme vit une crise existentielle", Marianne2, 4 avril 2010.
lun 18 jan 2010, 06:51