Le dernier livre de Jeremy Rifkin, La Civilisation de l'empathie, devrait faire date. Jamais la mise en œuvre du niveau VERT de la Spirale Dynamique n'a fait l'objet d'un manifeste aussi précis et aussi complet.
La première partie, Homo Empathicus, décrit la nature humaine comme étant essentiellement empathique. L'auteur s'appuie à cette fin sur l'existence et le rôle des neurones miroirs, et se livre à une critique impitoyable de l'approche freudienne. Jeremy Rifkin enchaîne avec une description du jeu de croyances et de valeurs de l'être humain pleinement empathique. Extraits :
« L'idée d'une expérience incarnée nous fait quitter l'Âge de la foi et l'Âge de la raison pour entrer dans l'Âge de l'empathie, sans pour autant abandonner les qualités très nombreuses de ces deux modèles du monde qui les rendent encore si attirants pour des millions d'êtres humains. »
« La grande transformation qui fait passer de “Je pense, donc je suis” à “Je participe donc je suis” met l'empathie au cœur de l'histoire humaine, une place qu'elle a toujours occupée mais que la société n'a jamais complètement acceptée et reconnue. »
« Notre poursuite de la vérité est la recherche de notre appartenance à quelque chose de plus grand que nous et de la raison de cette appartenance. […] Les vérités sont donc des explications de la manière dont toutes les choses sont reliées. Les vérités ne sont ni objectives ni subjectives. Elles sont plutôt des compréhensions qui existent dans le domaine interstitiel où le “Je” et le “Tu” créent ensemble une expérience commune. C'est une “construction de la réalité”. Toutes nos vérités ne sont qu'une systématisation de nos relations actuelles et de nos compréhensions communément partagées. »
« Les scholasticiens défendent l'idée que le but ultime de l'existence est la foi dans la grâce de Dieu et l'obéissance à sa volonté afin d'obtenir une place au paradis. Les rationalistes disent qu'il est d'obtenir le plaisir maximal par la poursuite du progrès matériel. Les darwiniens pensent qu'il est de survivre et de se reproduire. Les philosophes de l'expérience incarnée estiment que le sens de la vie est d'entrer dans des relations avec les autres, de façon à vivre profondément et autant que possible la réalité de l'existence. »
« La liberté est la possibilité d'optimiser le potentiel de sa vie, c'est-à-dire de mener une vie de camaraderie, d'affection et d'appartenance, rendue possible par des expériences personnelles et des relations aux autres toujours plus profondes et significatives. Quelqu'un est donc libre dans la mesure où il a été élevé et a grandi dans une société qui permet des relations empathiques. […] Quand une personne est considérée par les autres comme une fin, et non comme un moyen, elle devient véritablement libre. […] Le fondement de la liberté est donc la confiance et l'ouverture aux autres. »
« La raison est donc le processus par lequel nous ordonnons le monde des émotions pour créer ce que les psychologues appellent un comportement prosocial, et les sociologues l'intelligence sociale. L'empathie est la substance de ce processus. »
La deuxième partie, Empathie et civilisation, décrit l'histoire humaine comme la concrétisation progressive des capacités empathiques décrites dans la partie précédente : « Alors que nous sommes tous nés avec une prédisposition à vivre la détresse empathique, cet aspect essentiel de notre être ne se développe en une réelle conscience empathique que par la lutte continue, au sein de la civilisation, entre la différentiation et l'intégration. Bien loin de réprimer l'impulsion empathique, la dynamique de déploiement de la civilisation est le terreau fertile de son développement et de la transcendance humaine. Une collectivité humaine indifférenciée vivant à l'état de nature peut être prédisposée à l'empathie, mais elle n'est pas préparée à l'exprimer [d'une] manière universelle. »
Selon Jeremy Rifkin, chaque grande étape de la civilisation est caractérisée par un accroissement de la complexité se manifestant systématiquement par une augmentation simultanée de l'empathie et de l'entropie. Cette dernière finit par aboutir une crise écologique et énergétique qui provoque l'effondrement de la civilisation dominante et le passage à une étape suivante.
On retrouve chez Rifkin de nombreux concepts présents dans la Spirale Dynamique : succession de niveaux d'existence, prééminence des conditions de vie, notion de point β, perception qu'un niveau d'existence résout les problèmes du précédent mais crée ceux qui vont permettre l'émergence du suivant. Toutefois, d'autres manquent cruellement : vision holarchique prenant en compte la complexité des événements, notion de creux γ expliquant leur non linéarité, capacité à voir les valeurs profondes derrière les valeurs de surface — par exemple, Rifkin perçoit le mouvement romantique comme s'opposant au culte de la raison des Lumières, alors qu'il ne s'agit que de deux expressions différentes du vMème ORANGE.
Il y a beaucoup plus gênant. La fresque peinte par Rifkin est riche de détails et passionnante, mais elle se limite à décrire la culture occidentale. Certes elles seraient plus difficiles à faire entrer dans sa thèse, mais les autres civilisations chinoise, indienne, asiatiques, moyen-orientales, africaines et américaines ne peuvent quand même pas être ignorées ! Un tel « oubli » rend le titre de cette deuxième partie vraiment choquant. Le fait que seules les cultures occidentales sont concernées à court terme par l'émergence de VERT n'atténue pas le malaise.
À suivre…
sam 20 mai 2006, 07:53