Le sociologue et économiste Éric Maurin vient de publier La peur du déclassement, un passionnant essai sur la société française, sur ses craintes et sur son attitude face à la crise économique. Sans que cela dispense de la lecture de son livre, voici quelques éléments de sa thèse.
La France est une « société à statut ». Cela signifie que les Français définissent leur valeur sociale par le statut qu'ils ont acquis et conservé. La différence avec l'Ancien Régime est simplement que le statut n'est plus aujourd'hui héréditaire, mais qu'il est obtenu par chaque génération dans la compétition scolaire. Contrairement à ce qu'on croit généralement, mais que les chiffres démentent, les diplômes n'ont jamais autant compté et ils sont l'élément déterminant de l'obtention d'un statut.
Cela aboutit à une double crainte. D'abord l'angoisse scolaire des enfants et des parents qui savent que cette étape est cruciale. Ensuite la peur du déclassement, c'est-à-dire de la perte du statut.
La peur du déclassement conduit à une politique sociale qui ne cherche ni à intégrer les nouveaux arrivants (cf. le taux de chômage des jeunes) ni à réintégrer ceux qui ont été déclassés, mais qui fait tout pour protéger ceux qui ont déjà un statut. En conséquence, alors que le déclassement réel dans la société est rare — moins de 1 % de la population active —, la perte qu'il représente est énorme et est perçue comme irréversible ; la peur du déclassement est irréaliste, mais elle est une clé de la société française.
En période de récession économique, la peur du déclassement et son corollaire, la tendance à protéger les statuts acquis, sont encore plus forts, ce qui ne fait qu'accroître le fossé entre ceux qui ont un statut et ceux qui n'en ont pas. Les jeunes diplômés se précipitent vers la fonction publique et y acceptent des postes sous-qualifiés, en échangeant leur diplôme non contre une fonction, mais contre une protection.
Le modèle français est ainsi un des plus anxiogènes de tous, et est sans équivalent dans les pays développés. Il est à l'opposé de la paisible « flexisécurité » scandinave. Là-bas, il n'y a pas de statut acquis, mais un travailleur licencié ne devient pas un exclu : il est accompagné le temps nécessaire pour le réintégrer socialement, jusqu'à quatre ans au Danemark par exemple.
Pour Éric Maurin, il faudrait un peu moins protéger les protégés (lutte contre la peur du déclassement) et un peu plus réduire les gigantesques inégalités entre ceux qui sont protégés et les autres.
En dehors de son intérêt propre, cet ouvrage me paraît une analyse éclairante du positionnement de la France sur les niveaux d'existence BLEU (statut inamovible) et ORANGE (statut gagné par soi-même) de la Spirale Dynamique.
Source : Éric Maurin. La peur du déclassement : Une sociologie des récessions. Paris (France) ; Éditions du Seuil ; 2009.
mar 5 fév 2008, 07:02