Sections
Integral
« La connaissance de soi est une naissance à sa propre lumière, à son propre soleil. L'homme qui se connaît est un homme vivant. »
- Marie-Madeleine Davy
« Les êtres humains n'ont pas seulement besoin d'une culture riche et forte au sein de laquelle ils puissent se développer, mais aussi d'une culture qui leur permette d'accéder aux autres. »
- Bhikhu Parekh
Recherche Google
Dimanche 29 novembre 2009
Liberté, égalité, pinard
Puisque le gouvernement français appelle au débat sur l'identité nationale, il est de notre devoir d'y contribuer ici en bons citoyens. En effet, l'identité nationale est en danger. Savez-vous quel est le restaurant McDonald's le plus fréquenté au monde ? Celui des Champs Élysées ! C'est dire que l'ennemi est sur nos terres. Il vient jusque sur nos Champs gaver nos fils et nos compagnes.
Heureusement, une minorité courageuse résiste, et nous la soutenons vigoureusement. Le journaliste et critique gastronomique Périco Légasse intervenait jeudi dernier sur France 5. Il y a décrit la situation de la viticulture française en des termes qui montrent que, même en ce domaine, l'ennéatype 4 de notre société se manifeste fortement :
Les vins étrangers ont eu un succès commercial retentissant par un marketing très au point. Et qu'est-ce qu'on fait les vignerons français, notamment à Bordeaux ? On s'est mis à copier les vins qui nous avaient copiés, c'est-à-dire qu'on s'est mis à faire la copie de la copie. Et aujourd'hui — bien fait pour leur gueule aux Bordelais —, […] qu'est-ce qu'ont dit les marchands anglo-saxons ? Au lieu d'avoir la copie, on préfère avoir l'original. […] C'est notre génie, notre suprématie, celle qui a fait que nous étions les premiers en qualité et en chiffres, c'est quand nous avons pris conscience — que nous sommes en train de perdre — que nous avions une spécificité, une typicité, une exception viticole française. Le vin de France, il a un goût spécifique dû à ses appellations. C'est ça qu'il faut cultiver pour maintenir cette différence qui fait que jamais les autres vins ne lui ressembleront. À eux de trouver leur identité. Mais l'identité nationale du vin français, qui est une réalité scientifique, celle-là, il faut la préserver. On se met à s'aligner. On est tombé dans ce discours, on fait comme eux. Et comme on fait comme eux, que dit le marché international ? Le vin français se met à ressembler à du vin australien, ce sont des vins de cépages, des vins industriels. Eh bien à ce moment-là, je vais chercher du vin australien. […] Si je vais chercher du vin français, c'est parce que ce que j'aime, c'est la francitude ou la francité du vin français. Si c'est pour que les vins français ressemblent à un vin du Nouveau Monde, mais où est l'intérêt ? Où est son originalité ? Où est sa spécificité ? Le vin que je goûte aujourd'hui, il ressemble à tous les autres merlots du monde, à tous les autres cabernets sauvignons du monde. Il faut revenir au concept d'appellation d'origine contrôlée sur l'étiquette, la carte d'identité du vin.
Même positionné ailleurs sur l'Ennéagramme, l'amateur de bon vin que je suis souscrit pleinement à son analyse.
Source : Yves Calvi, "Notre vin a trop de bouteilles", C dans l'air, France 5, 26 novembre 2009.
Jeudi 26 novembre 2009
Philippe Sollers
Dimanche matin dernier, France Inter diffusait une interview de l'écrivain Philippe Sollers où, comme d'habitude, il affichait son ennéatype 7 avec un contentement de soi tout à fait attendrissant. En voici un très court extrait, juste pour le plaisir :
— Je suis quelqu'un de tout à fait superficiel. […] Le terme bosser, excusez-moi, mais… Et même le mot travail, c'est pas, c'est un mot affreux. Non, je vais être enfin dans le jeu qui me convient, je vais jouer. Je vais jouer à la machine à écrire, je vais jouer avec mon stylo, je vais jouer avec mes souvenirs, je vais jouer avec les choses que je lis, je vais jouer. Enfant, je reste.
— Le dimanche, vous être gamin ?
— Tout le temps. Tous les jours ont tendance à être dimanche quand même. Parce qu'il faut s'amuser. Donc je m'amuse, je joue plutôt. Je vais pas m'amuser cet après-midi en allant chez Gallimard et en recevant deux ou trois… J'appelle ça aller à la clinique. Je vais à la clinique, c'est des malades. C'est des gens qui écrivent. Ils sont malades pour la plupart.
— Vous êtes un grand malade, vous ?
— Eh non. Je ne serais pas médecin si j'étais malade. En réalité, la chose littéraire a beaucoup à voir avec la médecine.
Le reste à l'avenant, ponctué de rires toutes les trente secondes.
Source : Laurence Garcia, "J'apporte les croissants chez Philippe Sollers", France Inter, 22 novembre 2009.
Dimanche 22 novembre 2009
Des notes pour les profs (2/2)
Comment avoir une vision sereine de ce problème ? Commençons par les faits.
- Qu'il y ait de bons et de mauvais professeurs est normal : de telles disparités existent dans toutes les professions, et elles sont ici ni plus élevées qu'ailleurs, ni moins.
- Qu'il y ait de bons et de mauvais professeurs est évident. Tout le monde sait de qui il s'agit : leurs directeurs d'école et leurs proviseurs, leurs collègues et leurs élèves. Quand je faisais des études – et je parie que cela n'a pas changé depuis – nous nous échangions les appréciations sur les enseignants dans la cour de récréation dès les premiers jours de l'année scolaire ; quand un professeur était nouveau, il nous fallait généralement moins de trois cours pour savoir s'il était bon, et nous ne nous trompions pas souvent !
- Un mauvais professeur fait des dégâts auprès de certains enfants. J'ai vu plusieurs de mes condisciples perdre pied parce que des enseignants manquaient de compétences pédagogiques et/ou psychologiques.
- L'éducation joue un rôle trop crucial à notre époque pour que la société puisse se permettre une inefficacité, même très partielle, de son système d'enseignement.
- Une évaluation de l'enseignement est donc nécessaire, en plus d'être équitable — pourquoi une profession échapperait-elle à ce qui est le lot des autres travailleurs ?
- Formateur moi-même, je ne peux qu'être d'accord avec les enseignants quand ils affirment que chaque élève et chaque cours constituent des cas particuliers. Les soufis disaient que l'enseignement est la conjonction d'un maître, d'un élève, d'un lieu et d'une époque et qu'il doit changer si un seul de ces éléments change. C'est une position lucide et sage.
Il me semble que la solution prenant en compte tous ces éléments existe et s'appelle sociocratie. Les cercles général et coïntéressé prendraient la décision sur le principe de l'évaluation et sur ses grandes lignes ; la composition de ces cercles et le principe de consentement assureraient que les points de vue des parents, des enseignants et des élèves sont non seulement écoutés, mais intégrés dans la mesure générale prise. Ensuite, par un processus de cascade descendant tous les cercles, chaque établissement définirait son système d'évaluation ; les principes du double lien et du consentement permettraient d'adapter les principes généraux de l'évaluation à la réalité du terrain. Enfin le processus de décision par consentement avec la possibilité du recours au cercle de niveau supérieur empêcherait tout blocage et enlisement du processus.
Utopique ? Certainement pas. Gerard Endenburg, le fondateur de la sociocratie, s'est appuyé sur les idées de Kees Boeke, un pédagogue et professeur hollandais. Aux Pays-Bas, la sociocratie est utilisée dans de très nombreux établissements d'enseignement : par exemple, rien que dans la localité d'Enschede et ses environs, ce sont 20 écoles publiques qui fonctionnent de manière sociocratique. Ce n'est pas du ministère de l'Éducation Nationale que viendra un tel changement. C'est aux parents, aux élèves et aux enseignants de le proposer. Alors…
Vendredi 20 novembre 2009
Des notes pour les profs (1/2)
Bien que ce soit peu connu en France, un des grands projets de Barak Obama est d'instituer le salaire au mérite dans les écoles : « Il est temps de commencer à récompenser les bons professeurs, et de cesser de trouver des excuses aux mauvais. […] Nous devons être sûrs que nos élèves ont les professeurs qu'il faut pour réussir. Cela signifie que les États et les secteurs scolaires prennent les mesures nécessaires pour sortir les mauvais professeurs des classes. » Il a promis un soutien financier aux États qui mettraient en place un programme d'évaluation des enseignants, et a d'ailleurs comme secrétaire à l'Éducation Arne Duncan qui a introduit un tel système dans les écoles de Chicago en 2006.
À Washington, D.C., la situation de l'enseignement est particulièrement catastrophique. Les familles aisées mettent leurs enfants dans des écoles privées, et seul les plus pauvres — Noirs et Hispaniques, bien sûr ! — ont recours à l'école publique dont les résultats sont catastrophiques. Un programme de notation des enseignants y a donc été lancé par Michelle Rhee, la chancelière à l'éducation, et Jason Kamras, un ancien professeur de mathématiques et conseiller d'Obama qui est l'architecte en chef de la réforme. Des bonus pouvant atteindre 20.000 dollars ont déjà été versés et 229 professeurs ont été licenciés : « Au total, nous sommes prêts à payer les professeurs hautement efficaces 120.000 dollars par an. Contre 65.000 dollars en moyenne aujourd'hui. […] Nous pensons que les enseignants les plus efficaces devraient aussi pouvoir s'enrichir. Bien sûr, beaucoup de professeurs enseignent par amour pour les enfants, mais ils ont aussi des familles à nourrir, ce qui n'est pas toujours facile avec les salaires actuels. Je ne crois pas que la mission d'éducation et le besoin de gagner sa vie soient contradictoires. »
Pour aboutir à un système d'évaluation équitable, l'État a conçu Impact, un système qui prend en compte pour chaque professeur quatre variables :
- Les résultats des élèves à des tests passés chaque année en avril ; ces résultats sont pondérés en fonction d'un facteur socio-économique (le nombre d'élèves pauvres qui bénéficient de déjeuners gratuits à l'école) ;
- Les notes des cinq inspections annuelles ;
- Les résultats de l'école dans son ensemble ;
- Le professionnalisme de l'enseignant évalué à partir de critères comme les retards ou les absences injustifiées.
Aussi sophistiqué soit-il, ce système ne convainc pas les professeurs. Ils le trouvent « injuste », « incitant à la tricherie », et « déconnecté de la réalité » : « Nous avons des quartiers où les enfants ont faim quand ils arrivent le matin à l'école. Ils entendent des coups de feu quand ils vont se coucher le soir, et ils voient du crack et de la cocaïne vendus à côté de chez eux. Dans ces écoles-là, l'enseignant passe surtout son temps à essayer de garder la classe sous contrôle. Il n'a pas beaucoup de temps à consacrer à l'enseignement. On ne peut tout simplement pas comparer les enseignants d'un quartier à l'autre de la ville. »
En résumé, le système est perçu comme une manipulation fondée sur le vMème ORANGE : « De toute façon, je pense que ce nouveau système d'évaluation n'est mis en place que pour virer les vieux profs et les remplacer par des plus jeunes. » Comprenez moins bien payés.
Source : Lorraine Millot. "États-Unis : Pour les profs, la carotte ou le bâton". Libération, 4 novembre 2009, N° 8860, pp. 30-31. [Merci à Christine qui m'a transmis cet article.]
Mardi 17 novembre 2009
Juste assez de… De quoi au fait ?
Le monde dans lequel nous vivons est complexe et riche, et il existe un nombre considérable de sujets sur lesquels nous ne pouvons avoir qu'une connaissance de surface. Il me semble donc que faire œuvre de vulgarisation est profondément utile ; à titre personnel, j'estime que tout chercheur devrait consacrer un pourcentage de son temps à définir à la vulgarisation de ses travaux.
Malgré cela, j'ai été abasourdi en découvrant les ouvrages ci-dessous, qui ne sont que deux exemples d'une nouvelle collection :

Je trouve que notre ORANGE — peut-être y a-t-il une crispation sur ses valeurs face aux difficultés qu'il traverse — affiche de plus en plus ouvertement son cynisme. Juste assez ? Non, pour moi, plus qu'assez.
Samedi 14 novembre 2009
Échelle des salaires
Nous avons parlé plusieurs fois ici du problème de l'échelle des salaires. Résumons la situation du point de vue de la Spirale Dynamique. En ORANGE, il n'y a théoriquement pas de limite inférieure ou supérieure à un salaire, la loi du marché devant jouer librement. VERT s'indigne au nom de valeurs humaines et réclame une échelle de salaire comprise entre 1 et 5. ORANGE rétorque que cela découragerait et ferait fuir les talents.
Dans le vMème JAUNE, on adhérerera volontiers aux valeurs de VERT, tout en s'interrogeant et en cherchant un modèle permettant de trouver la solution la plus fonctionnelle. C'est ce qu'a fait Venkat Venkatasubramanian, un professeur d'ingénierie chimique de l'université de Purdue dans l'Indiana. Il s'est demandé s'il était possible d'appliquer le principe d'entropie à l'économie. En thermodynamique, l'entropie est la mesure du désordre, et en théorie de l'information, la mesure de l'incertitude. Il a alors proposé qu'en économie l'entropie soit la mesure de l'équité et de la justice (fairness en anglais).
Venkatasubramanian pouvait alors appliquer à l'économie les méthodes statistiques qu'il utilisait dans son métier pour définir la répartition idéale des molécules d'un gaz dans les différents niveaux d'énergie — la distribution de Boltzmann pour ceux que cela intéresse. La répartition idéale des salaires qui en résulte est comprise entre 1 à 8 et 1 à 16.
Venkat Venkatasubramanian conclut : « Comme nous le savons tous, la justice est un principe économique essentiel qui est à la base d'une économie de marché libre et efficiente. Il est tellement vital pour un fonctionnement correct des marchés que nous avons des régulations et des mécanismes de surveillance qui punissent les pratiques injustes comme les monopoles, la collusion et les délits d'initié. Aussi il est éminemment raisonnable et vraiment rassurant de découvrir que maximiser la justice, ou maximiser l'entropie, est la condition permettant d'atteindre l'équilibre économique. »
Source : Emil Venere, "New theory on fairness in economics targets CEO pay", Purdue University, 3 novembre 2009.
Lundi 9 novembre 2009
Gènes chauds et gènes froids ?
Joan Chiao, professeur-assistant de psychologie au Weinberg College of Arts and Sciences a dirigé une étude sur les bases génétiques et culturelles de la dépression dans 29 pays.
On sait qu'il y a un lien étroit entre la dépression et la sérotonine, un neurotransmetteur ; il y a quelques années, des chercheurs du CNRS avaient même réussi à créer des souris dépressives par manipulation génétique. Le gène impliqué dans le transport de la sérotonine (STG) existe sous deux formes : un allèle court et un allèle long. Une dépression résulte d'une interaction entre des circonstances de vie stressantes et le STG, et les porteurs de l'allèle court sont très nettement plus menacés que les autres.
En Asie de l'Est, 80 % de la population est porteuse de l'allèle court, ce qui devrait aboutir à un taux de dépression extraordinairement élevé. C'est le contraire qui se produit ! La prévalence de la dépression y est bien moindre qu'aux États-Unis ou qu'en Europe de l'Ouest.
En étudiant ce paradoxe, Joan Chiao a découvert que plus une population était porteuse de l'allèle court du STG, plus elle avait développé une culture collective « privilégiant l'harmonie sociale par rapport à l'individualité ». Il n'est pas exclu bien évidemment qu'on soit là face à une coïncidence. C'est toutefois peu probable tant il est évident que d'une part la dépression constitue un désavantage reproductif au sens darwinien du terme, et que d'autre part le soutien d'une communauté est une aide positive pour les dépressifs : l'alliance en ce cas des gènes et des mèmes est quand même bien probable.
Du point de vue de la Spirale Dynamique, cette constatation génère des réflexions et des questions. Dans le concept de conditions de vie, faut-il introduire le patrimoine génétique ? Ou bien est-ce que les conditions de vie sélectionnent à un moment donné les porteurs de tel ou tel gène ? Les populations porteuses de l'allèle court du STG risquent-elles de rester bloquées dans les premiers niveaux collectifs de la Spirale ? Ou au contraire disposent-elles d'un avantage qui leur a permis ou permettra d'éviter les excès des couleurs chaudes ?
Source : Pat Vaughan Tremmel, "'Culture of We' Buffers Genetic Tendency to Depression", Northwestern University, 27 octobre 2009.
Mercredi 4 novembre 2009
Du BLEU au ministère
Rama Yade, la secrétaire d'État aux Sports du gouvernement français, a affirmé la semaine dernière son désaccord avec un amendement parlementaire consistant à supprimer un avantage fiscal dont bénéficiaient jusqu'alors les sportifs professionnels. Petit problème, la mesure était défendue par sa ministre de tutelle, Roselyne Bachelot.
La fronde de Rama Yade a soulevé une tempête au sein du parti majoritaire, et, de Nadine Moreno à François Fillon, tout le monde a tancé, plus ou moins fermement, la rebelle. Parmi les propos tenus, j'ai trouvé particulièrement savoureux ceux du ministre du budget, Éric Woerth, qui a affirmé lundi au micro de RTL : « Lorsqu'il y a publiquement un désaccord entre un secrétaire d'État et un ministre, c'est le ministre qui a raison. »
Voilà une belle description de la vision du monde du vMème BLEU : c'est la position hiérarchique qui définit qui est dans le vrai.
Source : Jean-Michel Aphatie, L'invité de RTL, RTL, 2 novembre 2009.
Mardi 3 novembre 2009
Adieu syndrome de Peter Pan ?
Hier, Frédéric Beigbeder a obtenu le prix Renaudot pour son dernier opus Un roman français. J'ai entendu ce matin une interview de lui sur France Inter dans laquelle il exprimait sa bien compréhensible joie, notamment en pensant à tous les écrivains célèbres qui avaient obtenu le prix avant lui.
Il a aussi émis une théorie sur les raisons qui lui ont valu cette récompense : « Je crois que c'est aussi, d'une certaine manière, un encouragement à grandir de la part de ces jurés. Ils se sont dits sans doute : "Bon, ce garçon doit vieillir et peut-être maintenant travailler un peu." Et voilà, je le prends comme un encouragement. »
En résumé, Frédéric Beigbeder vient de comprendre qu'il était de type 7 dans l'Ennéagramme (cf. aussi “L'homme ?”) et qu'à 44 ans, il était temps de s'intégrer un peu.
Source : Journal de 6h, France Inter, 3 novembre 2009.
[
Commentaires