Dans une organisation, « toutes les activités ont une valeur égale ». Quand nous animons nos formations à la sociocratie, cette assertion de Gerard Endenburg, le fondateur de la méthode, est une de celles qui surprend, voire choque, le plus.
Pourtant elle comporte une certaine part de logique. Si une tâche est réalisée, c'est qu'elle est indispensable au fonctionnement de l'organisation, et puisqu'elle est indispensable comme toutes les autres tâches, il n'y a aucune raison de lui accorder plus ou moins de valeur. À ceci, ORANGE répond par la loi du marché, arguant, par exemple, qu'il est beaucoup plus difficile de trouver un grand chirurgien qu'une bonne aide-soignante. Profondément égalitariste, VERT rétorque que les deux sont des êtres humains ayant la même valeur intrinsèque et que le métier que l'on exerce dépend certes de nos talents personnels, mais aussi de facteurs environnementaux et sociaux indépendants de notre volonté. C'est pourquoi, là où le niveau ORANGE des origines trouvait normal un éventail des salaires de 1 à 30 — ORANGE actuel ne connaît plus de limites —, VERT veut le réduire à 1 à 3 ou 5.
Ce thème a déjà été abordé dans l'article “Trop payé ? Ou d'autres pas assez ?” Je voudrais aujourd'hui y revenir à la suite d'une expérience personnelle.
La connaissance de l'Ennéagramme donne envie de préciser la phrase d'Endenburg : toutes les activités ont une valeur égale, qu'elles mettent principalement en œuvre le centre instinctif, le centre émotionnel ou le centre mental. Il y a douze jours, un problème de santé m'a amené au service des urgences, puis au service de chirurgie des viscères de l'hôpital de ma ville de résidence. La rapidité et l'efficacité de la prise en charge de la douleur m'ont laissé un peu de disponibilité pour observer ce qui se passait autour de moi, et notamment l'expression des centres instinctif, mental et émotionnel extérieurs. Pour l'utilisation intérieure des centres, il faudrait que j'y retourne plus longuement ; alors ne comptez pas trop sur un prochain billet. Quelques instantanés de mon séjour.
Mon état a commencé par nécessiter deux analyses, puis par un processus d'escalade devant leurs mauvais résultats, une radio, une échographie, puis un scanner — tout ceci fait et interprété en moins de trois heures, excellent rappel de l'efficacité que peuvent avoir les organisations centrées en BLEU malgré les critiques que ORANGE multiplie à leur égard. Ces différents examens ont nécessité plusieurs fois mon transport d'un bout à l'autre de l'hôpital. Le brancardier qui s'est chargé de moi souffrait du genou et était en attente d'une opération. Cela ne l'a pas empêché de discuter en essayant de créer une ambiance rassurante ou de me demander où je souhaitais qu'il positionne le brancard pour que l'attente me soit la plus agréable possible. Cet homme est payé pour son centre instinctif extérieur, mais ce qu'il donne en plus, c'est de l'amour, son centre émotionnel extérieur.
L'infirmière qui m'avait accueilli aux urgences est venue plusieurs fois me demander comment cela allait, si je ne souffrais plus ou si j'avais besoin de quelque chose alors qu'elle n'était plus responsable de moi et que sa charge de travail était importante. Cette femme est payée pour ses centres mental et instinctif extérieurs, mais ce qu'elle donne en plus, c'est de l'amour.
L'aide-soignante qui est venue m'enlever ma perfusion juste avant mon départ, s'inquiétait du fait qu'aux urgences, on ne m'avait pas rasé avant de la mettre et que l'enlever allait me faire un peu mal en arrachant les poils accrochés au pansement adhésif. Elle était heureuse et fière de me dire que celui qu'elle me mettait pour éviter un saignement s'enlevait sans souffrance. Cette femme est payée pour son centre instinctif extérieur, mais ce qu'elle donne en plus, c'est de l'amour.
Je pourrais lister plusieurs autres situations semblables. Je pourrais aussi croire qu'un tel traitement est expliqué par mon côté exagérément sympathique ; ce n'est pas le cas : malgré la pression qu'il y a dans des services d'urgence, malgré le stress et la détresse qu'il y a dans un service de chirurgie, malgré l'agressivité que l'inquiétude et la douleur provoquent chez certains patients ou chez leurs proches, j'ai vu une écrasante majorité du personnel se comporter ainsi. Bien sûr, il existe des contre-exemples, peut-être même en avez-vous connus ou vécus, et c'est douloureux même si cela ne change pas la nature de mon propos.
Dans notre monde ORANGE emporté par l'excès de l'expression du soi, le mental extérieur est plutôt bien payé, l'instinctif extérieur généralement moins, mais l'émotionnel extérieur n'est pas monnayable sur le marché de l'emploi. « Achète-moi je ne vaux rien, puisque l'amour n'a pas de prix », chantait Léo Ferré. Combien de temps encore l'accepterons-nous ?
sam 28 mai 2011, 06:45