L'Indonésie regroupe 13.677 îles, dont près de la moitié sont habitées. Certaines de ces îles sont immenses, comme Bornéo que l'Indonésie partage avec la Malaisie (cf. “Chasseurs de têtes de Bornéo, hier et aujourd'hui”) et l'Émirat de Brunei, d'autres minuscules. Les plus connues sont Java, la plus peuplée, Bali et Sumatra. Sur ces quelque 6000 îles, vivent plus de 500 ethnies, chacune avec ses croyances, ses traditions et son dialecte le plus souvent incompréhensible pour l'ethnie voisine.
On entend souvent dire que l'Indonésie est le plus grand pays musulman du monde. Cela donne une image très inexacte du pays. Sa constitution déclare que l'Indonésie est une république représentative qui est « fondée sur la foi en un Dieu Unique et Suprême »… mais se garde bien de préciser lequel. À ce jour, il y a six religions officielles : islam, catholicisme, protestantisme, hindouisme, bouddhisme et taoïsme.
Comment tout cela fait-il une nation ?
Un employé du palais du sultan de Jogjakarta répond avec cette métaphore : « L'Indonésie est comme un collier de perles dont les ethnies sont les perles, et le fil, c'est l'acceptation et la tolérance. Coupez le fil, et il n'y a plus d'Indonésie. » Les différentes religions cohabitent assez paisiblement au sein d'une même famille ou d'un même village. Un dicton javanais affirme que « ton voisin est ton meilleur frère. » À Bali, la majorité hindouiste est tellement occupée au quotidien par ses rites que le mélange des communautés n'est guère possible et n'est d'ailleurs pas souhaitée : « Nous autres hindouistes, nous avons des chiens devant nos maisons et des cochons à l'intérieur. Comme cela, les musulmans, pour qui ce sont des animaux impurs, ne viennent pas. » Toutefois, que les communautés soient séparées ne les empêchent pas de vivre en bonne intelligence : par exemple, sur le site sacré du lac Beratan, on trouve côte à côte un temple hindouiste, une stupa bouddhiste, une mosquée, et un peu plus loin une église chrétienne.
Il faut dire que quand un Indonésien se déclare d'une religion — déclaration obligatoire sur les passeports —, cela signifie qu'il la pratique à la manière indonésienne, ce qui peut impliquer beaucoup de différences avec le rite originel. Au départ animistes, les Indonésiens ont vu arriver par vagues successives les différentes religions suscitées. À chaque fois, ils les ont acceptées et intégrées à leurs croyances en créant des systèmes de pensée subtils et complexes que nous pourrions considérer contradictoires, mais auxquels ils réussissent à donner une cohérence.
Ainsi à Java, un mort musulman est enterré la tête vers le Nord où sont les montagnes où vivent les dieux hindous, la face tournée vers La Mecque. Le lendemain aura lieu une première cérémonie permettant à l'esprit du défunt de s'éloigner du corps ; plusieurs autres suivront jusqu'à la dernière, mille jours après le décès, où son départ sera définitif et où il est alors possible de mettre une pierre tombale. À Bali, les Balinais hindouistes ont, devant ou derrière leur maison, un temple orienté vers les montagnes où logent les dieux et les esprits des ancêtres.
Un Javanais nous a spontanément décrit ainsi l'avantage de ce système : « C'est le meilleur moyen d'éviter les conflits parce qu'un conflit, c'est souvent quand le nouveau veut remplacer l'ancien. »
Cet évitement des conflits se ressent en permanence. Même s'il est perceptible dans une grande partie de l'Asie, il nous a paru particulièrement marqué ici. Partout, même lors des cérémonies funéraires, il est possible de photographier les gens sans en demander l'autorisation. Je crois n'avoir jamais autant entendu l'expression « excusez-moi » qu'à Java. Au moindre signe que quelque chose puisse ne pas aller, la phrase est dite, et répétée même s'il a été répondu que tout allait bien. À Bali, des personnes vous rendent des petits services, comme arrêter la circulation pour vous aider à traverser, dans l'espoir de recevoir un petit bakchich, mais si vous ne donnez rien, « ce n'est pas grave » prend-on soin de vous signaler. La communication y est souvent imprécise dès qu'une décision doit être prise. Dans les danses traditionnelles du Barong, une personne est en colère uniquement si la sorcière Rangda lui a jeté un sort !
Évoquant les ressources minières de son île, un Javanais nous a dit : « Notre pays est riche, mais les habitants sont pauvres. Pourquoi ? Parce que nous sommes paresseux. Nous sommes gentils et paresseux. » Grâce à un sol volcanique très fertile et à des compétences exceptionnelles, notamment en matière d'irrigation, les paysans balinais ont beaucoup de loisirs qu'ils occupent largement à des jeux de hasard, du toplék aux combats de criquets ou de coqs.
Tout ceci tend clairement vers une culture de type 9 dans l'Ennéagramme. Je voudrais toutefois insister sur les limites de cette étude. D'abord, la complexité géographique et humaine de l'Indonésie fait qu'un court séjour ne permet de faire qu'une hypothèse que la connaissance d'autres îles et d'autres ethnies pourrait remettre en cause. Ensuite, il s'agit de l'ennéatype de l'Indonésie tout entière, chaque île et chaque ethnie pouvant avoir un profil différent, de la même manière que l'ennéatype 4 baigne toute la culture française sans empêcher Bretons et Provençaux d'être fort différents.
À suivre…
mer 23 jun 2004, 12:13