Dans l'imaginaire occidental, l'expression « chasseur de têtes » est presque automatiquement associée à l'île de Bornéo. Pourtant, il s'agit là d'une double erreur historique. D'abord cette coutume est universelle : on l'observait chez les Scythes au bord de la Mer Noire au VIe siècle avant J.-C. et il semble qu'elle ait été pratiquée pour la dernière fois en Inde du Nord-Est, dans l'État d'Assam, en 1963. Les techniques du scalp chez certains Amérindiens et de la réduction de tête par des tribus d'Amérique du Sud sont similaires. Ensuite, il est aujourd'hui avéré que les tribus originelles de Bornéo, positionnées en VIOLET sur la Spirale Dynamique, étaient plutôt pacifiques et que la chasse aux têtes a été importée à Bornéo par les Muruts et les Dusuns, qui étaient dominés eux par ROUGE et la pratiquaient bien avant leur arrivée sur l'île.
La chasse aux têtes est souvent considérée comme une forme particulière du sacrifice humain, ce qui a tendance à horrifier nos bonnes consciences modernes. En réalité, les tribus qui la pratiquaient initialement se considéraient comme les seuls êtres humains et souvent le nom qu'ils se donnaient est « les humains » ; à Bornéo, c'est par exemple le cas des Ibans de l'État du Sarawak. Aussi, suspendre un crâne dans sa maison était pour eux un acte équivalent à celui d'un chasseur contemporain qui accroche chez lui comme un trophée la tête d'un rhinocéros qu'il aura été chasser en Namibie moyennant le versement de quelques dizaines de milliers de dollars. La seule chose qui diffère est notre définition plus large de ce qu'est un être humain, et encore ce changement est-il récent : notre culture judéo-chrétienne s'est longuement interrogée pour savoir si les femmes avaient une âme (et il semble que certains doutent encore de la réponse…), et la controverse de Valladolid posait la même question à propos des Indiens d'Amérique en 1550. Il est d'ailleurs significatif que lorsque les Blancs ont instauré des restrictions à la chasse en général, on a vu des Dusuns venir chercher un permis de chasse aux têtes auprès des autorités !
Même si les habitants de Bornéo ne nommaient pas ainsi leur coutume, l'expression « chasse aux têtes » était donc appropriée au début. Toutefois, cette pratique a évolué au fil du temps. Elle jouait à la fois un rôle culturel et un rôle social. Culturellement, il s'agissait de se concilier les esprits pour les récoltes de riz ou la construction d'une nouvelle maison ou d'un pont, ou de les apaiser à la suite d'une maladie, d'une épidémie ou d'une catastrophe naturelle. De plus, l'esprit du défunt suit son vainqueur dans cette vie et après elle, et augmente ainsi sa puissance spirituelle. Socialement, celui qui ramenait une tête était un brave qui gagnait une position forte dans la tribu et obtenait l'attention favorable des femmes. Ce sont probablement ces derniers avantages qui ont fait peu à peu dériver la chasse aux têtes vers plus de facilité : on s'est mis à attaquer les tribus voisines de la même ethnie, et ramener la tête d'une femme ou d'un enfant avait la même valeur que ramener celle d'un guerrier. Mais le village qui avait perdu une tête avait aussi perdu la puissance spirituelle correspondante, et il ne pouvait la retrouver qu'en chassant à son tour une autre tête (récupérer les crânes n'est pas efficace). Il y a là tous les éléments d'un cercle vicieux aboutissant à des vendettas entre tribus. Il est même possible d'imaginer, mais ce n'est là qu'une hypothèse personnelle, un rite de chasse VIOLET transformant peu à peu les conditions de vie des tribus et les faisant tendre vers ROUGE ; le fait que plusieurs tribus conservent et honorent aussi des crânes d'animaux est un argument en faveur de cette transformation.
Quoi qu'il en soit, la chasse aux têtes était certainement un phénomène d'ampleur assez restreinte, comme en témoigne le faible nombre de crânes observables aujourd'hui. Cependant, la peur qu'inspire habituellement le vMème ROUGE s'est manifestée ici aussi et la chasse aux têtes a enflammé les imaginations : si tout jeune homme voulant prendre une épouse avait dû ramener une tête, comme certains l'ont affirmé, l'île de Bornéo serait vraisemblablement dépeuplée !
La chasse aux têtes n'était pratiquée que par les hommes, et pourtant les femmes y jouaient un rôle important. L'épouse d'un chasseur (sa mère s'il n'était pas marié, ses sœurs si celle-ci était décédée) pratiquait un certain nombre de rituels et suivait un certain nombre de tabous qui lui assuraient force et courage. De même, ce sont les femmes qui dirigeaient les cérémonies d'installation des têtes dans le village. Ainsi la société, apparemment patriarcale, était bien plus équilibrée qu'il ne semblait au premier abord.
Aujourd'hui, la chasse aux têtes a cessé, même si certaines personnes en ont encore peur et s'il arrive que des rumeurs circulent sur sa reprise. Cependant, nombre croient toujours en la valeur sacrée des crânes, et des rites les utilisant sont parfois organisés pour des motifs anciens (assurer la sécurité d'une nouvelle maison) ou modernes (trouver les chiffres du loto). Des cérémonies permettent aussi d'entretenir les crânes pour préserver leur puissance et ne pas encourir la colère des esprits qui les habitent. Extrêmement coûteux, ces rituels festifs dirigés par les femmes durent de trois jours à une semaine et n'ont lieu que tous les trente à quarante ans ; le dernier, destiné à installer 42 têtes dans une nouvelle maison, a été observé en 1974, et certains anthropologues estiment qu'il n'y en aura sans doute plus jamais d'autre.
À suivre…
Commentaires
jeu 20 nov 08, 08:44
Bonjour Aurore, [i]"L'amour est conditionnel à tous les a utres niveaux de la prem [...]
jeu 20 nov 08, 07:44
Bonjour Samy, "Utopiste ?" Je crois. Effective ment, un degré minimum d [...]
mer 19 nov 08, 21:28
Salut, Merci à tous pour ce tte belle discussion. Elle fai t tout à fait sens dans [...]
mer 19 nov 08, 12:50
Bonjour Fabien, Je trouve t oujours très surprenant et dom mageable pour le fonctio [...]
mer 19 nov 08, 08:40
Bonjour Wallace, Tu as tota lement raison sur la légitimit é de la tristesse des co [...]
mar 18 nov 08, 15:06
Je comprends que des députés p uissent avoir du chagrin en pe nsant à la dépression et [...]
mar 18 nov 08, 15:00
Oui, c'est exceptionnel de voi r un journaliste manifester un e telle implication émot [...]
mar 18 nov 08, 07:34
Bonjour Samy, Merci pour ta participation et ton apprécia tion positive sur mon tr [...]
lun 17 nov 08, 10:40
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