Le désastre causé, il y a un peu plus d'un an, par le cyclone tropical Katrina à La Nouvelle-Orléans n'a pas été une catastrophe ordinaire. Comme nous l'avions relaté et comme cela se produit dans toute catastrophe, il a dans l'instant entraîné une régression compréhensible des habitants vers les premiers niveaux de la Spirale Dynamique. Cependant, le choc qu'ils ont subi ne s'est pas arrêté là. L'État de Louisiane comme le gouvernement fédéral ont été incapables d'apporter une aide réelle à la population et d'organiser la reconstruction. Quant aux promoteurs privés, ils ont surtout essayé de récupérer les terrains des personnes les plus pauvres dans le but de faire de juteuses opérations immobilières.
Certains habitants ont quitté la ville. D'autres sont restés en ROUGE et la délinquance est forte dans certains districts. D'autres encore se sont réfugiés dans le giron BLEU des Églises évangélistes. Mais nombreux sont ceux qui ont vécu Katrina et l'après-Katrina comme respectivement un gigantesque point β et un creux γ dont ils ont tiré la conviction que les vMèmes BLEU et ORANGE n'étaient plus adaptés. Ils étaient alors mûrs pour entamer une transition vers VERT, dont Samuel Bordreuil (sociologue, directeur de recherches au CNRS d'Aix-en-Provence) et Anne Lovell (anthropologue et directrice de recherches à l'Inserm) ont constaté les premières manifestations :
« Un processus de planification collective sans précédent pour guider la reconstruction [a démarré depuis octobre 2005]. Des milliers d'habitants, mobilisés par plus d'une centaine d'organisations de quartiers, sont entrés progressivement dans le travail concret de réinvestissement de leurs quartiers, puis de planification.
« Katrina a boosté le nombre d'associations et la qualité de leurs engagements ne cesse de s'accroître. Une qualité experte, tout d'abord, se développant en une formidable enquête collective, explorant tous les dossiers techniques à l'échelle de la ville (faillite du système des digues, exploration de la toxicité des sols, clinique des institutions de gouvernance et de santé publique…), mais prenant effet aussi à l'échelle des quartiers. A cette échelle, comment restituer ces efforts de fourmis ? Peut-être en zoomant sur certaines des menues techniques qui s'y sont décantées et qui, on le verra, ne demandent qu'une chose : être "piratées".
« C'est le cas d'une formule mise en place et se répandant par contagion d'un quartier à l'autre, celle des "capitaines de blocs" : des personnes chargées de survey, on dirait de veille, sur chacune des maisons de chaque bloc, et traçant de l'une à l'autre les intentions des propriétaires ou des occupants, leur état de dégradation, les nécessités et les moyens d'y intervenir, etc. Ce qui permet également de mobiliser ces propriétaires et de les associer au travail planificateur.
« Mais une qualité experte qui s'est aussi cultivée très vite par le bénévolat de professionnels de l'urbanisme, d'autant plus facilement qu'ils vivaient déjà, eux aussi, dans ces quartiers. Pas une association de quartier qui n'ait son "comité de planification" ou son "sous-comité d'occupation des sols". Il n'y a sans doute aucune ville au monde, à l'heure actuelle, qui ne soit aussi intensément dessinée par ses habitants : plans, diagrammes, échéanciers, "arbres de décision", s'étalant sur des tables au gré des meetings de quartiers, s'y donnant à lire, à critiquer, à réviser. Au passage, c'est le langage planificateur qui se trouve assimilé par ceux qui entrent dans la danse du "projet urbain".
« Imaginez une table sur laquelle s'étale une photo satellite d'un quartier (en l'occurrence le Upper 9th Ward), prélevée sur Google Earth, imprimée et agrandie. D'un côté de la table, un urbaniste ; de l'autre, des habitants conviés au meeting. Tout d'abord, les deux parties procèdent au repérage du lieu de résidence, des principaux établissements et artères du voisinage. Puis, le jeu des questions-réponses s'amorce : qu'est-ce que vous voudriez comme améliorations ? L'église, là ; sa toiture à réparer. Prenez une pastille, collez-la dessus. De quelle couleur la pastille ? Prenez une bleue (pour "édifices et espaces public") ; les rouges, c'est pour les zones commerciales, les vertes pour les parcs, les jaunes pour les espaces résidentiels…
« A la fin de la journée, l'urbaniste repart avec son plan sur lequel sont apposées une soixantaine de pastilles, de couleurs différentes mais toutes numérotées ; à chaque numéro correspond, dans une liste, une "instruction" quant à ce qu'il faudrait faire. De l'autre, les soixante résidents repartent avec quelques notions des catégories d'urbanisme, si bien que certains d'entre eux, initiés à ce jeu lors de l'atelier précédent, pourront se retrouver face à d'autres habitants, à la place qui était celle de l'urbaniste la fois précédente.
« Multipliez maintenant cette scène par dix, le nombre de quartiers couverts lors de cet atelier au couvent de Holy Angels ; puis par douze, le nombre de districts de planification à l'échelle de la ville, et vous commencerez à prendre une idée du tableau d'ensemble.
« Recueillir les "inputs de la communauté", tel est le nom de code de ce jeu à l'échelle urbaine. Après avoir invité les résidents à donner leur avis de béotiens, les experts ne disparaissaient pas avec leurs dossiers : ils sont placés face à un devoir de transparence. Y manqueraient-ils, on se donnerait les moyens de le leur rappeler. L'avancée du travail se borde ainsi de procédures imposant un rythme soutenu de réunions publiques.
« On manquerait peut-être l'essentiel en ne faisant porter le fruit de cette exigence démocratique que sur cette fonction de contrôle de volontés malveillantes sapant la volonté collective. Encore faudrait-il que cette volonté collective sache ce qu'elle veuille. Or cet intérêt général, dans les conditions d'instabilité de La Nouvelle-Orléans, n'est pas définissable a priori. Il est à la recherche de lui-même, et si le caractère démocratique du processus importe, c'est alors, en amont de sa défense, dans sa détermination même : dans la définition concertée et patiente des traits essentiels de ce bien public particulier qu'est une ville. »
Il est trop tôt pour savoir si cette expérience réussira et si elle deviendra un modèle pour d'autres citoyens-citadins, mais clairement s'invente à La Nouvelle-Orléans une nouvelle façon d'investir et de vivre sa ville.
Source : Samuel Bordreuil, Anne Lovell, "La Nouvelle-Orléans, le nouvel élan", Libération, N° 821, 22 septembre 2006, pp. 28-29
Commentaires
jeu 20 nov 08, 08:44
Bonjour Aurore, [i]"L'amour est conditionnel à tous les a utres niveaux de la prem [...]
jeu 20 nov 08, 07:44
Bonjour Samy, "Utopiste ?" Je crois. Effective ment, un degré minimum d [...]
mer 19 nov 08, 21:28
Salut, Merci à tous pour ce tte belle discussion. Elle fai t tout à fait sens dans [...]
mer 19 nov 08, 12:50
Bonjour Fabien, Je trouve t oujours très surprenant et dom mageable pour le fonctio [...]
mer 19 nov 08, 08:40
Bonjour Wallace, Tu as tota lement raison sur la légitimit é de la tristesse des co [...]
mar 18 nov 08, 15:06
Je comprends que des députés p uissent avoir du chagrin en pe nsant à la dépression et [...]
mar 18 nov 08, 15:00
Oui, c'est exceptionnel de voi r un journaliste manifester un e telle implication émot [...]
mar 18 nov 08, 07:34
Bonjour Samy, Merci pour ta participation et ton apprécia tion positive sur mon tr [...]
lun 17 nov 08, 10:40
Bonjour Fabien, Je trouve a ussi cette intervention toucha nte et belle. Tu insi [...]