Après l'arrêt de la chambre d'accusation du tribunal d'Abidjan autorisant son extradition, on attend aujourd'hui l'arrivée en France de Youssouf Fofana, le chef du « gang des barbares » et l'un des assassins présumés d'Ilan Halimi, séquestré, torturé à mort dans une tentative de demande de rançon. Boris Cyrulnik a donné le 25 février dernier au Figaro une interview particulièrement intéressante, et dont voici quelques extraits :
« Youssouf Fofana et ses complices, impliqués, pour certains, dans des affaires de délinquance, n'ont sans doute pas eu, au cours de leur enfance et de leur jeunesse, de rencontre structurante qui leur aurait appris à visiter le monde mental d'autrui et, partant, à développer leur empathie. Mais, en un sens, ils sont emblématiques. Car les conditions d'éducation actuelles des enfants façonnent des psychologies de prédateur. Tout éthologue le sait : la lionne anticipe les mouvements de l'antilope pour mieux l'attraper. Idem de l'aigle avec les brebis : l'Autre n'est conçu que comme un objet à traquer. Quand ce fonctionnement mental prévaut entre des êtres humains, ce qui est décisif, c'est qu'à aucun moment, l'individu “prédateur” ne se représente la souffrance qu'il inflige à sa “proie”. D'où le raffinement de cruauté sadique. Dans l'esprit d'un prédateur, il n'y a jamais de crime. Nous sommes aux antipodes de la culpabilité éprouvée par le personnage dostoïewskien de Raskolnikov dans Crime et Châtiment.
« […] La monstruosité propre de leur geste, c'est que, tout au long du calvaire qu'ils ont infligé à leur victime, les meurtriers d'Ilan Halimi ne se sont sans doute perçus ni comme des tortionnaires ni comme des antisémites. L'absence d'empathie conduit souvent à une monstrueuse innocence. Avec ce meurtre, nous découvrons un phénomène qui relève de la famille des perversions — en l'occurrence la psychopathie, déni quasi absolu de l'altérité. »
L'analyse est totalement exacte quand elle décrit l'orientation vers soi et l'absence totale de culpabilité qui sont les marques du vMème ROUGE. L'interview télévisée de Youssouf Fofana l'a confirmée quand il a manifesté une indifférence absolue à propos de ses actes et de leurs conséquences. ROUGE ne comprend pas les punitions et la mort ne lui fait pas peur. On a vu Youssouf Fofana faire le V de la victoire en sortant d'un commissariat, ou expliquer en souriant qu'il aurait le droit à la guillotine si la peine de mort existait encore en France.
Boris Cyrulnik précise, à juste titre, que « le clan formé par Youssouf Fofana relève de socialisations archaïques » ; ce n'est sans doute pas un hasard s'ils ont eux-mêmes choisi le nom de « barbares ». Dès lors, dire de Fofana qu'il est un psychopathe est une simplification abusive. Dans un monde ORANGE, il l'est, certes. Dans un monde BLEU, on le considérerait sans doute comme possédé par l'esprit du mal. Dans un monde ROUGE, il ne serait qu'un guerrier parmi d'autres, un héros peut-être. Après les événements en banlieue à l'automne dernier, ce crime abominable démontre une fois de plus de l'incapacité de notre société à comprendre les personnes dominées par ROUGE, à percevoir leurs aspects positifs, à limiter leurs excès d'impulsivité dus au vMème et à assurer leur passage vers les niveaux d'existence suivants. La réponse de notre société à cet acte insupportable peut effectivement être psychiatrique (ORANGE) ou pénale (BLEU). Une action préventive prenant en compte l'inévitabilité du passage en ROUGE lors du développement des individus me semble être un complément indispensable.
Source : Boris Cyrulnik & Alexis Lacroix, "Un antisémitisme inculpabilisable", Le Figaro, 25 février 2006.
mar 11 jui 2006, 08:07