L'éventuelle entrée de la Turquie dans l'Union Européenne agite le Landerneau politique. C'est l'occasion de revenir sur ce personnage fascinant que fut Atatürk et de faire une analyse en termes de Spirale Dynamique.
Fils d'un fonctionnaire des douanes, Mustapha naît en 1881, s'inscrit en secret à l'académie militaire où ses compétences en mathématiques et en physique le font nommer Kemal, « le parfait ». Il fait une carrière militaire brillante, et bâtit sa popularité en créant un mouvement de résistance nationaliste et populaire quand en 1919 les Grecs envahissent Smyrne. Cette guerre d'indépendance se termine en 1922. En novembre de la même année, Mustapha Kemal prend la tête de la Turquie et restera au pouvoir jusqu'à sa mort d'une cirrhose en 1938.
En 1922, la Turquie est un sultanat théocratique. Pour Mustapha Kemal, l'incompétence du sultan Mehmed V, la structure féodale du pays et l'influence négative des religieux musulmans sont les causes de la faiblesse du pays. La structure de la Turquie est alors effectivement en BLEU, avec dans le pays et d'autant plus qu'on s'éloigne des villes une influence importante de VIOLET et ROUGE.
Au pouvoir, Mustapha Kemal va révolutionner son pays, comme peu de dirigeants l'ont jamais fait.
Il instaure une république laïque. Symboliquement, la basilique chrétienne Sainte Sophie, que les musulmans avaient reconvertie en mosquée, devient un musée. À l'époque les hommes politiques français se réjouissent de cette évolution du pays, et Édouard Herriot parlait d'une « conception de la laïcité qui dérive de nos doctrines ». Cette séparation de l'Islam et de l'État s'accompagne de l'instauration d'un mariage civil, de la suppression des écoles religieuses, de l'adoption du calendrier grégorien et du système de mesures international, de l'obligation de porter des vêtements occidentaux (la fin du fez pour les hommes et du voile pour les femmes), de la création de nom de famille (il s'appellera dès lors Atatürk, « père des Turcs »), de l'utilisation de l'alphabet latin aménagé à la place de l'alphabet arabe, du remplacement d'une justice fondée sur les droits arabe et musulman par l'application du Code Civil suisse, du Code Commercial allemand et du Code Pénal italien.
Parallèlement, la situation des femmes s'améliore. La polygamie est interdite. Les femmes obtiennent en 1934 le droit de vote (onze ans avant la France) et d'éligibilité. D'ailleurs, de 1993 à 1996, la Turquie eut une femme, Tansu Ciller, comme Premier Ministre (en France, Edith Cresson le fut onze mois en 1991-92).
Des réformes économiques, importantes mais peut-être moins audacieuses, sont aussi entreprises : nationalisation de firmes étrangères, suppression de la dîme, timide réforme agraire, etc.
Le constat est évident : Atatürk a voulu introduire en Turquie le vMème ORANGE. C'était une tâche immense qu'il a menée de façon instinctive. Tout n'est donc évidemment pas rose dans le bilan du kémalisme, loin s'en faut. Comme les pays occidentaux dont il s'inspirait, la Turquie d'Atatürk est encore très fortement marquée par BLEU. L'État est centralisé et autoritaire. La notion de laïcité est un dogme indiscutable, comme elle l'était en France à l'époque. Le concept de patrie turque est un principe tout aussi indiscutable, et qui conduit à une attitude oppressive vis-à-vis des minorités, notamment les Kurdes et les Arméniens. On doit être Turc, un point c'est tout (rappelons pour mémoire qu'à la même époque, les enfants algériens sont obligés de réciter à l'école « Nos ancêtres, les Gaulois… »).
Qu'en est-il quelque soixante-dix ans plus tard ? Visiblement, le changement a pris, ce qui est déjà exceptionnel, imposer un changement de vMème étant une tâche considérable. Il suffit d'être allé en Turquie et dans d'autres pays musulmans pour sentir la différence. Les Turcs vouent une admiration énorme à Atatürk, tout en écoutant l'iman de la mosquée voisine, montrant de manière saine la cohabitation possible des deux mondes. Que le changement ait pris ne signifie toutefois pas qu'il soit stable et définitif. La différence entre les villes et les campagnes est flagrante. Des minorités activistes islamistes ont plusieurs fois cherché depuis la mort d'Atatürk à inverser le processus de laïcisation, et les militaires qui s'estiment les garants et les héritiers de la révolution kémaliste sont intervenus systématiquement. Le régime est encore un régime autoritaire, selon les normes occidentales. Bref, nous sommes encore dans la transition entre BLEU et ORANGE et il reste toujours des poches centrées dans des niveaux d'existence plus anciens à l'intérieur du pays.
Les risques de retour en BLEU sont amplifiés par la pauvreté du pays, et les Turcs voient dans leur entrée dans l'Union Européenne non seulement une promesse de progrès économique, mais un moyen de stabiliser les changements tout en obtenant plus de démocratie. C'est probablement l'intérêt économique et géostratégique de l'Union Européenne que ce soit le cas.
C'est sans doute aussi une nécessité sur le plan humain. On peut faire un parallèle entre la Turquie et l'Iran. Le Shah d'Iran a lui aussi essayé de faire entrer son pays en ORANGE, lui aussi d'une manière autoritaire, mais sans avoir la puissance, le charisme, la vision et surtout la popularité de Mustapha Kemal. On sait néanmoins ce que son échec et le retour en BLEU qui l'a suivi ont coûté à son pays et au reste du monde. Comment ne pas vouloir pour la Turquie un autre sort ?
mar 26 jui 2011, 06:54