Dimanche 22 janvier 2012
Le ventre est encore fécond, d'où a surgi la bête immonde
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#1 Par
le
08.03.2012 à 11:18
Bonjour à tous,
Le magazine Books, dont un article était à l'origine du billet ci-dessus, publie dans son dernier numéro de passionnants et terrifiants extraits d'un rapport de Breaking the silence, une ONG israélienne. Des témoignages de femmes soldats israéliennes confirment combien, quels que soient le pays, la culture ou le sexe, la plupart passent rapidement en ROUGE dans les terribles conditions de vie de la guerre. Quelques extraits, chaque paragraphe correspondant à une personne différente :
Très fraternellement,
Fabien
Source : "Les soldates israéliennes parlent", Books, N° 30, Mars 2012, p. 76-85.
Ressource : site de l'ONG Breaking the silence.
Le magazine Books, dont un article était à l'origine du billet ci-dessus, publie dans son dernier numéro de passionnants et terrifiants extraits d'un rapport de Breaking the silence, une ONG israélienne. Des témoignages de femmes soldats israéliennes confirment combien, quels que soient le pays, la culture ou le sexe, la plupart passent rapidement en ROUGE dans les terribles conditions de vie de la guerre. Quelques extraits, chaque paragraphe correspondant à une personne différente :
Citation :
Il y en avait une avec moi quand je suis arrivée, qui était là depuis un bon moment. Elle était — wow, tout le monde parlait de ce cran qu'elle avait, parce qu'elle pouvait humilier des Arabes sans ciller. Et ça, c'était la chose à faire. […] On parlait bel et bien de la manière dont la vraie combattante tabasse les Arabes sans avoir le moindre scrupule. « Celle-là, elle rigole pas, il faut la voir les humilier » — c'était normal de dire quelque chose comme ça à voix haute. « Regarde celle-là, une vraie caïd, regarde comme elle les humilie, comme elle les gifle. La gifle qu'elle a balancée à ce type ! » On entend ça tout le temps.
Je peux vous raconter des trucs qui pour moi étaient… Bon, c'est vrai que je suis quelqu'un d'assez sensible, en particulier à la souffrance des autres, et d'une certaine manière — mais peut-être que je commence par la fin — cette sensibilité, je l'ai complètement perdue durant ces deux semaines là-bas. J'avais l'impression d'être dans un monde à part où je faisais des choses dont je n'ai pris conscience qu'ensuite, avec le recul. Je veux dire, je n'ai frappé personne ni rien de la sorte, mais je pense à des actes d'irrespect qui ne me ressemblent pas du tout.
D'autres disjonctaient et devenaient de vraies dures, pires que les hommes. Un Arabe dit un mot de travers à une fille, par exemple, et elle appelle quatre types pour venir s'occuper de son cas. Toute une escouade de gars accourt pour le passer à tabac, et ensuite elle garde l'Arabe en détention.
Il y avait une autre femme de la patrouille frontalière avec moi. Encore une fois, je pense que les femmes soldats sont plus violentes que les hommes. Donc celle-ci était avec moi et on était, disons, en mission de surveillance dans un poste d'observation sur une colline près d'un petit bois. Un gamin s'approche avec un sac. Elle l'appelle : « Viens ici ! » Il escalade la colline et nous rejoint. Elle ouvre le sac et trouve une sorte de tapette. Là-dessus, elle lui dit : « Bon, tu descends et remontes la colline en dix secondes. » N'oubliez pas qu'il est terrorisé. Imaginez ce gosse, comment il oserait refuser ? Et le voilà qui part en courant, descend, remonte. En plus, il essaie de garder le sourire. Il essaie, je ne sais pas, de se comporter comme un enfant, de croire qu'elle est humaine. Et là, elle lui dit : « Maintenant, fais ça avec tes doigts, presse-les les uns contre les autres. » Je ne sais pas comment l'expliquer — c'est comme le geste pour demander à quelqu'un d'attendre un instant, avec tous les bouts de doigts collés ensemble. Et bam ! Elle le frappe avec la tapette. Le gosse se met à pleurer. « Pourquoi tu pleures ? File ! Tu descends en courant et tu remontes, et si tu n'es pas dans les temps je te colle une raclée. » Elle a recommencé cinq fois à peu près et puis elle a fini par me demander : « Alors ? » Je lui ai répondu de le laisser tranquille, de le laisser partir. […] Tous les militaires ne passent pas leur temps à tabasser des Arabes. Mais c'était clairement l'ambiance qui régnait et c'était la routine.
C'est [aux checkpoints] que j'ai acquis un véritable sentiment de fierté, parce qu'on voit [les Palestiniens] debout en train d'attendre, alors que nous, on passe comme ça, on circule parmi eux, qui font la file pendant qu'on peut aller et venir librement. […] Il y a eu une opération. Au retour des soldats, j'allais souvent au QG de crise pour me mettre au parfum. Je me contentais de traîner avec les gars là-bas, j'adorais être au courant de tout. Je suis passée et j'ai entendu qu'ils avaient tué, et j'étais tout excitée. Je me suis approchée d'un des gars et je lui ai demandé : « Tu en as tué ? Combien ? » […] Je me suis sentie très mal à l'aise. J'ai compris que j'avais dérapé en posant cette question, qu'on parlait de vies humaines là. Pas seulement des Arabes, des êtres humains.
Je peux vous raconter des trucs qui pour moi étaient… Bon, c'est vrai que je suis quelqu'un d'assez sensible, en particulier à la souffrance des autres, et d'une certaine manière — mais peut-être que je commence par la fin — cette sensibilité, je l'ai complètement perdue durant ces deux semaines là-bas. J'avais l'impression d'être dans un monde à part où je faisais des choses dont je n'ai pris conscience qu'ensuite, avec le recul. Je veux dire, je n'ai frappé personne ni rien de la sorte, mais je pense à des actes d'irrespect qui ne me ressemblent pas du tout.
D'autres disjonctaient et devenaient de vraies dures, pires que les hommes. Un Arabe dit un mot de travers à une fille, par exemple, et elle appelle quatre types pour venir s'occuper de son cas. Toute une escouade de gars accourt pour le passer à tabac, et ensuite elle garde l'Arabe en détention.
Il y avait une autre femme de la patrouille frontalière avec moi. Encore une fois, je pense que les femmes soldats sont plus violentes que les hommes. Donc celle-ci était avec moi et on était, disons, en mission de surveillance dans un poste d'observation sur une colline près d'un petit bois. Un gamin s'approche avec un sac. Elle l'appelle : « Viens ici ! » Il escalade la colline et nous rejoint. Elle ouvre le sac et trouve une sorte de tapette. Là-dessus, elle lui dit : « Bon, tu descends et remontes la colline en dix secondes. » N'oubliez pas qu'il est terrorisé. Imaginez ce gosse, comment il oserait refuser ? Et le voilà qui part en courant, descend, remonte. En plus, il essaie de garder le sourire. Il essaie, je ne sais pas, de se comporter comme un enfant, de croire qu'elle est humaine. Et là, elle lui dit : « Maintenant, fais ça avec tes doigts, presse-les les uns contre les autres. » Je ne sais pas comment l'expliquer — c'est comme le geste pour demander à quelqu'un d'attendre un instant, avec tous les bouts de doigts collés ensemble. Et bam ! Elle le frappe avec la tapette. Le gosse se met à pleurer. « Pourquoi tu pleures ? File ! Tu descends en courant et tu remontes, et si tu n'es pas dans les temps je te colle une raclée. » Elle a recommencé cinq fois à peu près et puis elle a fini par me demander : « Alors ? » Je lui ai répondu de le laisser tranquille, de le laisser partir. […] Tous les militaires ne passent pas leur temps à tabasser des Arabes. Mais c'était clairement l'ambiance qui régnait et c'était la routine.
C'est [aux checkpoints] que j'ai acquis un véritable sentiment de fierté, parce qu'on voit [les Palestiniens] debout en train d'attendre, alors que nous, on passe comme ça, on circule parmi eux, qui font la file pendant qu'on peut aller et venir librement. […] Il y a eu une opération. Au retour des soldats, j'allais souvent au QG de crise pour me mettre au parfum. Je me contentais de traîner avec les gars là-bas, j'adorais être au courant de tout. Je suis passée et j'ai entendu qu'ils avaient tué, et j'étais tout excitée. Je me suis approchée d'un des gars et je lui ai demandé : « Tu en as tué ? Combien ? » […] Je me suis sentie très mal à l'aise. J'ai compris que j'avais dérapé en posant cette question, qu'on parlait de vies humaines là. Pas seulement des Arabes, des êtres humains.
Très fraternellement,
Fabien
Source : "Les soldates israéliennes parlent", Books, N° 30, Mars 2012, p. 76-85.
Ressource : site de l'ONG Breaking the silence.
#2 Par
le
12.03.2012 à 14:40
Bonjour Fabien et la SD-sphère,
Je te remercie pour ce billet terrible et instructif.
Cela me fait penser à un film qui m'avait glacé le sang à l'époque, L'Ennemi intime avec Benoît Magimel et le fabuleux Albert Dupontel, ou comment l'homme peut se transformer en monstre et se retrouver avec une autre personne en lui qu'il ne connaissait pas et qui est capable des actes les plus barbares.
Les bonus à l'issu de ce film étaient tout aussi saisissants quand l'historien qui avait travaillé au scénario du film révélait l'existence de plusieurs maisons de repos ou psychiatriques pour nombre de soldats ayant fait cette guerre d'Algérie.
Donc Fabien, voilà les questions qui me tarabustent. Peut-on sortir indemne d'un retour en vMème ROUGE en cas de sortie de guerre ? Et vivre en ayant oublié les actes barbares pratiqués ? N'y a-t-il pas une partie de ces hommes qui restent en état de guerre comme un blocage en vMème ROUGE ? Qu'en dit la Spirale Dynamique ?
Merci à nouveau pour toutes ces sources.
Amicalement, Maud
Je te remercie pour ce billet terrible et instructif.
Cela me fait penser à un film qui m'avait glacé le sang à l'époque, L'Ennemi intime avec Benoît Magimel et le fabuleux Albert Dupontel, ou comment l'homme peut se transformer en monstre et se retrouver avec une autre personne en lui qu'il ne connaissait pas et qui est capable des actes les plus barbares.
Les bonus à l'issu de ce film étaient tout aussi saisissants quand l'historien qui avait travaillé au scénario du film révélait l'existence de plusieurs maisons de repos ou psychiatriques pour nombre de soldats ayant fait cette guerre d'Algérie.
Donc Fabien, voilà les questions qui me tarabustent. Peut-on sortir indemne d'un retour en vMème ROUGE en cas de sortie de guerre ? Et vivre en ayant oublié les actes barbares pratiqués ? N'y a-t-il pas une partie de ces hommes qui restent en état de guerre comme un blocage en vMème ROUGE ? Qu'en dit la Spirale Dynamique ?
Merci à nouveau pour toutes ces sources.
Amicalement, Maud
#3 Par
le
13.03.2012 à 10:12
Bonjour Maud et amis lecteurs,
"Peut-on sortir indemne d'un retour en vMème ROUGE en cas de sortie de guerre ? Et vivre en ayant oublié les actes barbares pratiqués ? N'y a-t-il pas une partie de ces hommes qui restent en état de guerre comme un blocage en vMème ROUGE ? Qu'en dit la Spirale Dynamique ?"
Je commence par la fin. Je ne connais pas d'étude sur le sujet faisant explicitement référence à la Spirale Dynamique, et je ne peux donc donner qu'une opinion personnelle sur le sujet.
Je ne pense pas qu'on puisse oublier ce qui s'est passé. Je suis suffisamment âgé pour avoir rencontré de nombreux anciens combattants de la Première Guerre mondiale, et je n'en ai jamais vu qui ne se souvenait pas avec horreur de ce qui s'est passé. Personnellement — ce n'est bien sûr pas du tout du même ordre de grandeur —, je me souviens parfaitement des attentats de l'OAS au début des années 1960, et particulièrement de celui qui a éborgné et défiguré une petite fille de quatre ans et demi en février 1962. C'était il y a cinquante ans, j'avais onze ans, je me souviens encore de son nom, Delphine Renard, et de cette photo de l'époque :

Au-delà du souvenir, ce que deviennent les gens dépend certainement de beaucoup de paramètres. Souvent la société ne veut plus les entendre parler de ce qui s'est passé, voire les rejette et les laisse seuls avec leurs souvenirs. Certains souffrent de stress post-traumatique et ne s'en remettent jamais : on ne compte pas les vétérans du Vietnam — sans doute la population d'anciens combattants la mieux connue et la plus étudiée — qui ont sombré dans la drogue ou l'alcool et dans l'asociabilité. D'autres s'en remettent et s'intègrent positivement dans la société : effet de capacités de résilience personnelles et/ou prise en charge aimante et respectueuse au retour ? Par exemple, Al Gore ou Craig Venter sont d'anciens vétérans du Vietnam, mais étaient-ils en première ligne ?
Je ne sais pas si certains restent coincés en ROUGE, comme le montrent de nombreux films. Cela me semble toutefois possible, probable même.
Je n'ai pas connaissance d'études statistiques sur ce que sont devenus les vétérans du Vietnam à court et à long terme. Ce serait intéressant.
Très fraternellement,
Fabien
"Peut-on sortir indemne d'un retour en vMème ROUGE en cas de sortie de guerre ? Et vivre en ayant oublié les actes barbares pratiqués ? N'y a-t-il pas une partie de ces hommes qui restent en état de guerre comme un blocage en vMème ROUGE ? Qu'en dit la Spirale Dynamique ?"
Je commence par la fin. Je ne connais pas d'étude sur le sujet faisant explicitement référence à la Spirale Dynamique, et je ne peux donc donner qu'une opinion personnelle sur le sujet.
Je ne pense pas qu'on puisse oublier ce qui s'est passé. Je suis suffisamment âgé pour avoir rencontré de nombreux anciens combattants de la Première Guerre mondiale, et je n'en ai jamais vu qui ne se souvenait pas avec horreur de ce qui s'est passé. Personnellement — ce n'est bien sûr pas du tout du même ordre de grandeur —, je me souviens parfaitement des attentats de l'OAS au début des années 1960, et particulièrement de celui qui a éborgné et défiguré une petite fille de quatre ans et demi en février 1962. C'était il y a cinquante ans, j'avais onze ans, je me souviens encore de son nom, Delphine Renard, et de cette photo de l'époque :

Au-delà du souvenir, ce que deviennent les gens dépend certainement de beaucoup de paramètres. Souvent la société ne veut plus les entendre parler de ce qui s'est passé, voire les rejette et les laisse seuls avec leurs souvenirs. Certains souffrent de stress post-traumatique et ne s'en remettent jamais : on ne compte pas les vétérans du Vietnam — sans doute la population d'anciens combattants la mieux connue et la plus étudiée — qui ont sombré dans la drogue ou l'alcool et dans l'asociabilité. D'autres s'en remettent et s'intègrent positivement dans la société : effet de capacités de résilience personnelles et/ou prise en charge aimante et respectueuse au retour ? Par exemple, Al Gore ou Craig Venter sont d'anciens vétérans du Vietnam, mais étaient-ils en première ligne ?
Je ne sais pas si certains restent coincés en ROUGE, comme le montrent de nombreux films. Cela me semble toutefois possible, probable même.
Je n'ai pas connaissance d'études statistiques sur ce que sont devenus les vétérans du Vietnam à court et à long terme. Ce serait intéressant.
Très fraternellement,
Fabien
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