Le non à la constitution européenne l'a donc emporté hier de façon claire et incontestable à la fois par l'ampleur de l'écart des voix avec le oui, et par l'importance inattendue de la participation. Les modèles de Spirale Dynamique et de l'Ennéagramme permettent de comprendre ce qui s’est passé de manière un peu différente des analyses politiques traditionnelles. Ils nous éclairent sur les personnes, la culture et la société.
Le triomphe du non recouvre deux composantes : un vote de rejet de la majorité politique en place pour des raisons purement françaises, et un refus du traité constitutionnel dans son état actuel.
Le vote-sanction contre Jacques Chirac et sa majorité UMP s'explique bien sûr par des raisons économiques et sociales. La société française est centrée autour des vMèmes BLEU et ORANGE avec un VERT émergeant. L'individualisme ORANGE pousse à voter en fonction de ses problèmes personnels plutôt qu’en tenant compte de considérations d'intérêt général ou de l'intégration d'une dimension communautaire comme l'UE ; ORANGE a donc voté en fonction de son sentiment de confort social, ce que les analyses de vote confirment (oui largement majoritaire chez les cadres supérieurs, faiblement majoritaire dans la classe moyenne et fortement minoritaire dans les catégories populaires et modestes). Quant à VERT, il est en rejet de la démocratie représentative au profit de la démocratie participative, et un tel référendum était un bon moyen de le signaler en votant non face à une classe politique presque unanimement favorable au oui.
Cette dimension intérieure du vote était prévisible et prévue, et on notera que rien n'a été fait pour l’éviter. Plutôt que d'annoncer « une nouvelle impulsion » pour l'après-référendum à une France sceptique après l'absence de prise en compte des résultats des élections régionales et européennes de 2004, il eût suffi de prendre des mesures politiques fortes à temps. Nous y reviendrons.
Ce vote protestataire, aussi important soit-il, n'est pas seul. Les médias ont beaucoup insisté au cours de ces dernières semaines sur l’ampleur du débat à propos de l'Europe au sein des familles, ou sur le fait que les livres consacrés à la constitution européenne se sont étonnamment bien vendus. Il y a donc eu aussi un vrai vote anti-constitution. Dans notre article du 25 avril, nous avions souligné que le non regrouperait des votes remettant en cause le vMème ORANGE, soit depuis les niveaux précédents, soit depuis le niveau suivant de la Spirale.
BLEU voit dans l'Europe une dissolution de la nation et s’y oppose. Cependant le fait que la France soit un pays de culture 4 dans l'Ennéagramme élargit ce problème d'identité à l'ensemble de la population : dans les votes précédents, cela s'était manifesté par un désintérêt et une faible participation ; ici au contraire, l'emploi du mot constitution (pour un texte qui n'en était pas vraiment une !) a donné un caractère solennel à cette élection et provoqué mobilisation et rejet. VERT a rejeté le caractère ORANGE du texte qu'il a trouvé excessif.
Enfin l'incapacité à créer une culture européenne en faisant que l'Europe existe à tous les niveaux de la Spirale a certainement joué un rôle majeur. Quand est-ce que les journaux télévisés, par exemple, consacreront un temps régulier et substantiel à nous parler de la vie de nos voisins européens, en dehors des avatars de leur économie et de leurs dirigeants politiques ?
Face à tout cela, et à l'inexorable montée du non dans les dernières semaines, les personnalités censées représenter le oui n'ont pas été à la hauteur de leur tâche.
À gauche, François Hollande est un ennéatype 9 et en temps normal, il fait merveille pour rassembler les différents courants du PS derrière sa personnalité perçue comme peu menaçante pas ses rivaux potentiels. Mais il a été incapable de gérer la situation conflictuelle provoquée par l'attitude de Laurent Fabius et d’Henri Emmanuelli, avec pour résultats des électeurs socialistes votant majoritairement en opposition avec les consignes de leur parti. Quant à Lionel Jospin, un ennéatype 1, il est revenu de l'île de Ré pour nous refaire le numéro du gars sérieux, numéro qui pourtant ne s'était pas taillé un franc succès en 2002. Autre 1, Jacques Delors s'est empêtré dans des déclarations perçues comme contradictoires, perfectionnisme du type oblige.
À droite, Jacques Chirac n'a pas fait mieux. Comme nous l'avons dit plus haut, il n'a pas su prendre les mesures préventives qui auraient dissocié les problèmes français de la question européenne. Le moins qu'on puisse dire est qu'il n'a pas une image d'Européen convaincu et de longue date. Certains se rappellent encore de l'appel de Cochin en 1978 : « Nous disons NON. NON à la politique de la supranationalité. NON à l'asservissement économique. NON à l'effacement international de la France. […] Nous disons non à une France vassale dans un empire de marchands. […] Comme toujours quand il s'agit de l’abaissement de la France, le parti de l'étranger est à l'œuvre avec sa voix paisible et rassurante. Français, ne l'écoutez pas. C’est l'engourdissement qui précède la paix de la mort » ; on dirait du Besancenot cru 2005 ! Le lyrisme en plus. Sans aller chercher aussi loin, dire lors de son intervention télévisée du 3 mai que la constitution européenne en projet était « la fille de 1789 » et qu'elle reprenait « en réalité toutes les valeurs qui sont celles de la France » n'était pas réellement un discours pro-européen, et a d'ailleurs profondément choqué nos partenaires de l'UE convaincus que les partisans du non dans d'autres pays sauraient se resservir de cette phrase.
Cette image européenne floue est bien évidemment une conséquence directe de l'ennéatype 3 de Jacques Chirac et de la capacité qu'il implique à s'adapter et à changer en fonction des objectifs et des circonstances. Ajoutons qu'un 3 est à la recherche d'une image sociale et que pour bien fonctionner, il a besoin, encore plus qu'un autre, d'un contact réel avec la société. Il est significatif à cet égard que c'est pendant les campagnes électorales que Jacques Chirac est au meilleur de sa forme physique, émotionnelle et intellectuelle. Enfermé depuis des années dans le palais de l'Élysée, il a perdu le contact direct avec la population qui lui est absolument nécessaire. D’où l'incapacité à prendre les mesures préventives appropriées (cf. supra), et la remarque faite, lors de l'intervention télévisée du 14 avril, à un panel de jeunes pourtant soigneusement sélectionnés : « Je ne [vous] comprends pas. » Un désastre, beaucoup de Français s'étant alors demandé s'il n’y avait que les jeunes que le président ne comprenait pas.
Ajoutons pour conclure que ce référendum, le Parti Socialiste l'avait demandé et que Jacques Chirac l'a « voulu ». À l’époque, ils pensaient que le oui triompherait et chacun espérait en tirer un profit personnel. La montée en puissance du non au cours de la campagne a été un choc considérable. En théorie de Spirale Dynamique, il s'agit même d'un point β provoquant une régression (creux γ) au vMème précédent. Effectivement, la campagne a été, pour ces partisans d'ORANGE, l'occasion d’une régression en BLEU : on a vu une pression médiatique considérable en faveur du oui, surgir des arguments du type "oui ou le chaos", quatre interventions du président à la télévision non comptées sur les temps de parole de la campagne, des contestations par anticipation du résultat (on vous fera revoter), bref tout un ensemble d'attitudes fort peu démocratiques qu'on n'avait pas vues en France avec cette ampleur depuis les présidences du général de Gaulle et de Georges Pompidou, clairement dominées par le vMème BLEU.
Un point β est une crise forte, mais aussi une occasion d'évoluer vers le vMème suivant. Cette occasion sera-t-elle saisie ? Le choix du prochain premier ministre et la réaction des institutions européennes donneront rapidement la réponse.
Rétroliens
Une des raisons de la transition de BLEU à ORANGE a été le constat que les élites censées incarner la Vérité Ultime ne vivaient pas réellement en accord avec ses principes. D’un point de vue social, cela a abouti, entre autres, au passage d’un
Suivi: Mar 20, 16:05